Sortie ciné : L’Étrangère, une œuvre douce sur l’émancipation

Sophie Lambert

Une narration inattendue qui déjoue les attentes

Le film promettait initialement une immersion sensible dans le quotidien d’une famille en difficulté sociale, mais il prend rapidement une toute autre direction. Dès le début, on s’attend à suivre une histoire d’amour naissante ou à vivre un récit à forte tonalité dramatique, mais le scénario, la réalisatrice Gaya Jiji s’amuse à détourner ces conventions en évitant tout comportement prévisible. L’Étrangère n’enferme pas son personnage dans une trajectoire linéaire ; elle emprunte des chemins surprenants, abandonnant volontairement les voies faciles ou attendues pour se concentrer sur l’essence même de la vie de son héroïne. Cette jeune mère sans papiers, ayant franchi la frontière clandestinement pour rejoindre la France, apparaît d’abord seule, séparée de son enfant et de son mari, ce dernier étant emprisonné, opposant politique syrien. La narration accepte de s’éloigner des clichés pour sonder avec authenticité cette vie fragile et résiliente.

Le fil vital de l’existence en exil

Vivre dans l’exil consiste avant tout à continuer d’exister, à maintenir cette flamme qui fait que chaque jour vaut la peine. Si le contexte géopolitique n’est pas absente de « L’Étrangère », la cinéaste syrienne, vivant elle-même en exil en France, aborde chaque situation à travers cette optique vitale. Elle souligne que son personnage ne souhaite pas simplement survivre, mais véritablement vivre. La caméra capte cette pulsion de vie, tout comme les désirs, les espoirs, mais aussi les douleurs profondes de cette femme marquée par la séparation et l’anonymat. La réalisatrice met en lumière cette volonté essentielle de continuer à ressentir, d’aimer et de lutter contre l’adversité, malgré l’épreuve de l’exil.

Les obstacles administratifs comme reflet de la violence sociale

Une actrice iranienne en exil, qui brave l’adversité pour témoigner, est confrontée à la bureaucratie implacable de l’OFPRA. La procédure d’asile se transforme alors en un parcours d’obstacles bureaucratiques, où l’administration cherche à réduire la souffrance vécue à de simples preuves tangibles. Gaya Jiji rappelle la brutalité de ce processus, où il faut dissocier ses émotions de son récit pour espérer passer à travers le filtre administratif. Elle dénonce ainsi cette dépossession qui s’ajoute à celle imposée par la guerre dans son pays d’origine, accentuant la douleur de l’exilé.

La lutte pour la reconstruction, entre ruptures et résilience

Pour illustrer cette lutte pour la vie, la cinéaste filme des trajectoires brisées mais en quête de renaissance. La femme et son mari, récemment libéré, incarnent cette volonté de reconstruction fragile mais déterminée. La violence, qu’elle soit sociale, politique ou personnelle, est perçue comme un cercle vicieux qu’il faut briser, un à un, pour retrouver la possibilité d’un avenir. La caméra scrute cette effervescence intérieure, ces efforts de rétablissement face aux blessures profondes, illustrant la force de l’esprit humain face à l’adversité.

Une interprétation lumineuse d’une actrice exilée iranienne

Le rôle central, confié à l’actrice iranienne Zar Amir, confère à cette œuvre une dimension particulière. Son interprétation, à la fois noble et lumineuse, apporte profondeur et intensité à chaque scène. La présence de cette actrice, elle-même exilée, donne un poids supplémentaire à son personnage, incarnant à la fois la douleur et la dignité. Elle partage la scène avec Alexis Manenti, dans le rôle d’un avocat confronté à la complexité de la situation, et Amr Waked, dont l’apparence marquée témoigne d’une vie riche en expériences et en souffrances. Ensemble, ils incarnent l’espoir nécessaire pour continuer à avancer malgré l’obscurité.

Une œuvre à ne pas manquer

L’Étrangère de Gaya Jiji sort en salles le mercredi 24 juin, dans une version d’1 heure 41 minutes. Un film qui, par sa sincérité et sa force, invite à une réflexion profonde sur le combat quotidien des exilés, mêlant la résilience individuelle à une dénonciation sensible des injustices systémiques.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.