Un corps de ferme traditionnel de Weitbruch échappe de justesse à la démolition

Sophie Lambert

Le début d’une controverse autour d’un projet de démolition de bâtiments historiques à Weitbruch

Le président de l’Association pour la sauvegarde des maisons alsaciennes (Asma), Denis Elbel, raconte avoir été mis au courant d’un projet sensible le samedi 21 février en soirée. C’était après qu’un permis de démolir ait été affiché plusieurs jours auparavant sur un corps de ferme situé dans la rue des Messieurs, à Weitbruch. Cette initiative a suscité une grande surprise et une vive opposition de la part de l’association. Selon Elbel, ce sont en réalité deux fermes situées au cœur du village qui sont concernées. La première, au numéro 18, semble être la plus ancienne, datant potentiellement du début du XVIIIe siècle. La seconde construction, située au numéro 16, se compose de deux bâtiments annexes alignés le long de la voie publique, dont la datation remonte environ à 1800 et 1850, en se basant sur la géométrie des colombages et la typologie architecturale. L’ensemble de ces bâtiments, en plein centre du village, a une valeur patrimoniale notable qu’il souhaite voir préservée.

Une famille de propriétaires ainsi qu’un projet de vente

L’exploitation de ces bâtiments est détentrice d’une gestion en indivision, composée de trois membres de la même fratrie. Un des héritiers gérait déjà l’exploitation initiale en étant à la tête de la ferme familiale. Lorsqu’en 2019, la dernière résidente de ces lieux est décédée, il a installé ses poules dans le bâtiment. La décision de vendre la propriété a été prise par le groupe familial, mais c’est l’agent immobilier chargé de la transaction qui a jugé bon de demander une autorisation de démolir, motivant leur démarche par la nécessité de procéder à la démolition.

Des bâtiments en bon état : une nécessité de préserver la structure

Selon la procédure en vigueur dans le Bas-Rhin, c’est l’Agence territoriale d’ingénierie publique (Atip) qui instruit ces demandes de permis de démolir. Si aucune opposition légale à la destruction n’est présente, l’autorisation peut être accordée sans complication. À Weitbruch, aucune mesure de sauvegarde ou de protection des bâtiments n’a été prise, ce qui a conduit à la validation du projet par l’autorité compétente, puis à la signature du permis par le maire. Cependant, l’Asma lutte pour que ces bâtiments, déjà protégés par leur architecture traditionnelle dans le cadre des Plans locaux d’urbanisme intercommunaux (PLUi), soient conservés. Dans d’autres secteurs comme le Kochersberg, des recours ont été déposés pour contester ces autorisations, mais à l’échelle de la région de la Zorn, dont dépend Weitbruch, aucune mesure de protection particulière n’est en place à ce jour.

Une rencontre tendue avec les responsables locaux

L’association a pu obtenir un rendez-vous le 2 mars avec celui qui était alors maire, Damien Henrion, ainsi qu’avec deux membres de la famille propriétaire. La discussion s’est révélée un peu houleuse, notamment en raison des tensions suscitées par la polémique sur les réseaux sociaux. Denis Elbel confie que cette tension initiale n’a pas empêché le dialogue, pour lui essentiel. Lors de cette entrevue, il a appris que certains propriétaires pensaient que l’état actuel de leur bien empêchait toute transaction immobilière. En inspectant les bâtiments, il constate qu’ils ont principalement été utilisés comme poulailler, nécessitant un nettoyage. La solidité de la structure, en revanche, est rassurante : il n’y a pas de trou ou de dégradation majeure dans la toiture ou les murs porteurs. Les dépendances qui s’effondrent seront quant à elles détruites sans problème pour faire place à des jardins ou des cours.

Une décision de protection et son changement de propriétaire

De retour en mairie, Denis Elbel expose ses conclusions au premier magistrat. Il lui indique qu’il est possible d’annuler le permis de démolir en invoquant une disposition peu connue du Code de l’urbanisme, l’article L421-6. Cette démarche a été acceptée par le maire de l’époque. La nouvelle maire, Angèle Geldreich, élue après le départ du précédent, a signé un arrêté formel de retrait du permis le 10 avril. Lors de la procédure de retrait, elle a souligné dans un document officiel que ces corps de ferme représentent un témoin précieux du savoir-faire traditionnel et de l’histoire agricole locale. Leur architecture, avec du colombage pour la maison principale, de vastes façades bardées de bois pour les granges, et des toits en pente recouverts de tuiles, constitue un patrimoine architectural remarquable.

Un changement de contexte avec l’élection de la nouvelle maire

Au moment de signer l’arrêté de retrait, la composition du conseil municipal avait changé. Damien Henrion, le maire sortant, ne s’était pas représenté. La nouvelle maire, Angèle Geldreich, élue à une majorité confortable, avait pour orientation de protéger le patrimoine local tout en étant attentive aux besoins des propriétaires désirant vendre. Très concernée par la conservation des bâtiments anciens, elle s’était déjà rendue compte de la richesse patrimoniale de la rue des Messieurs et a évoqué la difficulté pour certains propriétaires de trouver preneurs. Elle a ainsi décidé d’annuler le permis de démolir, dans une volonté de préserver cette partie emblématique du village.

Le silence des propriétaires et un engagement pour l’avenir

La famille propriétaire, contactée par nos soins, a choisi de ne pas s’étendre sur le sujet. L’un d’eux, chargé de l’exploitation agricole, a déclaré ne pas être concerné par l’avenir des bâtiments. Les autres membres, quant à eux, ont écarté toute prise de position. À propos des démarches engagées, Denis Elbel affirme qu’il reste déterminé à leur venir en aide dans leurs démarches pour vendre ou valoriser le site. Il précise que, sur le cadastre, ces deux parcelles apparaissent comme distinctes, ce qui pourrait faciliter une transaction séparée si nécessaire. Un autre agent immobilier a été mandaté pour accompagner la famille dans cette opération.

Une volonté de concilier patrimoine et développement

Malgré les résistances, la démarche de l’association dans cet épisode illustre son engagement à préserver le patrimoine rural. Les enjeux liés à la sauvegarde de ces fermes traditionnelles participent à la valorisation du territoire et à sa mémoire collective. La maire, de son côté, apparaît déterminée à défendre cet héritage architectural, tout en étant consciente des difficultés des propriétaires qui souhaitent céder leurs biens. Leur avenir reste à construire, mais la volonté de préserver l’identité locale reste forte.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.