Les gaz lacrymogènes peuvent-ils causer des troubles menstruels ?

Sophie Lambert

Les effets méconnus des gaz lacrymogènes sur le cycle menstruel : Témoignages et recherches en cours

Des expériences inédites liées à l’utilisation des gaz lacrymogènes

Plusieurs personnes ont récemment partagé des témoignages révélant des modifications inhabituelles de leur cycle menstruel après une exposition aux gaz lacrymogènes. Parmi elles, une femme explique qu’après avoir pris la pilule, elle n’a pas eu ses règles, mais celles-ci ont soudainement commencé le lendemain d’une manifestation, accompagnées de douleurs accrues. Une autre réside à Nantes et raconte que, samedi dernier, ses règles ont débuté de façon inattendue, sans signe préalable de syndrome prémenstruel. Au cours de ses 32 années de cycles menstruels, elle affirme n’avoir jamais connu une hémorragie aussi abondante. Ces récits illustrent la diversité des réactions et soulignent une situation encore peu documentée.

Réactions corporelles en dehors des manifestations

Certaines personnes ont également constaté des troubles alors qu’elles n’étaient pas directement impliquées dans les rassemblements ou les affrontements. Par exemple, une femme raconte qu’elle a été envoyée sur un site où des manifestants avaient été gazés. Elle n’a pas inhalé directement les produits, mais a remarqué la présence d’un nuage lacrymogène dans l’air, ce qui lui a fait piquer les yeux. Lorsqu’elle a quitté son poste en fin d’après-midi, elle a constaté que ses règles s’étaient déclenchées deux semaines en avance. D’autres ont évoqué des douleurs ressemblant à des sensations de couteaux de chaque côté des ovaires ou des contractions douloureuses, qui ont même interrompu une séance de footing, alors que d’habitude, elle se déroulait sans problème.

Une initiative pour enquêter sur les effets des gaz lacrymogènes

Les gaz lacrymogènes, couramment utilisés par les forces de l’ordre pour disperser des foules ou rétablir l’ordre, font partie des armes à létalité réduite. Leur action principale consiste à irriter violemment les muqueuses, la peau et les voies respiratoires, provoquant une sensation de brûlure très intense. Toutefois, leur usage controversé soulève des questions sur leur impact à long terme, notamment sur la santé reproductive. Plusieurs voix s’élèvent pour alerter sur les potentielles conséquences néfastes, et un collectif s’est constitué pour recueillir des témoignages à ce sujet. Sur un compte Instagram dédié, baptisé lacrymos_de_sang, près de 8 500 témoignages ont été collectés depuis octobre, notamment grâce à l’intervention d’Eva-Luna Tholance, journaliste et doula, qui a lancé cette initiative. L’objectif est clair : documenter avec précision les effets possibles des gaz lacrymogènes sur les personnes menstruées via des descriptions de symptômes et de situations.

Quels symptômes signalent les personnes touchées ?

Les témoignages relevés font apparaître plusieurs effets potentiellement liés à l’exposition aux gaz lacrymogènes. Parmi eux :

  • L’apparition des règles plus tôt que prévu, notamment chez des femmes porteuses d’un implant ou d’un stérilet hormonal, qui normalement n’ont plus de cycles réguliers.
  • La reprise ou l’arrivée de règles chez des femmes transgenres, qui ont encore un utérus, en cours de traitement à la testostérone.
  • La survenue de douleurs abdominales et de saignements chez des femmes en ménopause.
  • Une intensification des douleurs menstruelles habituelles.

Certaines victimes rapportent également des interruptions spontanées de grossesse, survenues soit le jour même de l’exposition, soit dans les jours qui ont suivi. Bien que le collectif souligne qu’il ne s’agit pas d’établir un lien de causalité formel, il souhaite mettre en lumière une possible association entre ces troubles et l’inhalation des gaz lacrymogènes. L’ensemble des témoignages tend à alerter pour la nécessité d’analyses plus approfondies dans ce domaine.

Les effets chez des personnes non présentes directement lors des manifestations

Il est aussi important de noter que certains témoignages concernent des personnes n’ayant pas participé directement aux actes de manif ou aux affrontements. Par exemple, une femme raconte avoir vécu des crampes abdominales douloureuses et des règles arrivant abruptement alors qu’elle avait laissé ses fenêtres ouvertes, au 4e étage de son immeuble. Elle précise que bien qu’elle n’ait pas été en contact direct, la présence d’un nuage lacrymogène dans l’air a pu influencer son corps. D’autres personnes rapportent des symptômes alors qu’elles rentraient tout juste du travail, sans avoir été soumises à une situation de stress particulier, renforçant l’intérêt pour une étude plus poussée sur ces effets.

Études américaines : ce que la recherche indique déjà

Des recherches menées aux États-Unis en 2021 et 2023 indiquent une possible corrélation entre l’exposition aux gaz lacrymogènes et des troubles du cycle menstruel. La première étude, publiée dans le BMC Public Health, a interrogé 1 650 personnes et a révélé que plus de la moitié d’entre elles (54,5 %) rapportaient des modifications ou une sensibilité accrue au niveau des seins, liées à leur cycle. La seconde étude, publiée dans Frontiers in Epidemiology, s’est portée sur 1 276 individus exposés à ces agents chimiques. Elle a montré que 83 % d’entre eux avaient ressenti au moins un effet indésirable. Parmi ces symptômes, on retrouve principalement des crampes utérines (69 %), des règles prématurées (55 %), une augmentation de la sensibilité mammaire (30 %) et un retard des règles (19 %). Ces effets étaient plus fréquents lors d’une exposition répétée, suggérant une relation possible entre ces agents chimiques et les troubles menstruels.

Les perspectives et actions à venir

Les membres du collectif reconnaissent que leurs travaux ne constituent pas une étude scientifique à proprement parler, mais espèrent attirer l’attention sur ces enjeux. Leur volonté est de sensibiliser le gouvernement afin d’envisager une suspension du recours aux gaz lacrymogènes dans le respect du principe de précaution. Ils souhaitent également mobiliser les professionnels de santé pour mieux comprendre ces phénomènes et financer des recherches sérieuses pour confirmer ou infirmer ces hypothèses. La jeune sage-femme impliquée espère enfin voir émerger des recommandations précises, notamment sur la prise en charge médicale des personnes inquiètes ou ayant été exposées à ces produits. La collecte de témoignages se poursuivra jusqu’à fin octobre, avant la publication d’une synthèse des résultats. D’ores et déjà, le collectif cherche à recueillir des expériences de personnes ayant participé aux manifestations sans avoir été directement gazées, afin d’avoir une meilleure vision globale de ces effets.

Dans l’attente de recherches plus approfondies, ces témoignages et premières études soulignent l’urgence d’interroger l’usage de ces produits lors des mobilisations, et d’en évaluer les risques réels pour la santé reproductive. La question demeure : quels sont réellement les effets à long terme des gaz lacrymogènes sur le cycle des femmes et des personnes transgenres ? Les prochaines années pourraient apporter des réponses essentielles pour garantir la sécurité des manifestants et préserver leur santé.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.