Interview : la hausse des accidents du travail, un enjeu de conscience collective

Sophie Lambert

Les 783 décès liés au travail recensés en 2025 ne sont, selon vous, qu’une partie visible d’un problème plus vaste. Pourquoi cette vision ?

Raphaël Lenoir, responsable du plaidoyer à la Fédération nationale des accidentés du travail et des handicapés (Fnath) : « Ces chiffres ne reflètent pas entièrement la situation de tous les travailleurs en France. En effet, ils omettent les indépendants, les agents de la fonction publique ou encore les exploitants agricoles. En incluant ces catégories dans le décompte, le nombre total d’accidents mortels serait, malheureusement, beaucoup plus élevé. À travers notre accompagnement quotidien des professionnels, nous constatons que la réalité des incidents sur le lieu de travail en France est bien plus alarmante que ce que ces statistiques semblent indiquer. »

En intégrant toutes ces professions dans les statistiques, quel serait le nombre annuel de décès ?

« En réalité, nous ne disposons pas d’un chiffre global permettant une analyse précise ni des enseignements clairs. C’est là le problème majeur : il existe une méconnaissance généralisée de la véritable fréquence des accidents professionnels. En France, la sous-déclaration de ces incidents est constante, qu’elle provienne de salariés peu informés de leurs droits ou de certains employeurs qui considèrent de prime abord une déclaration d’accident comme une démarche administrative lourde et insurmontable. La Sécurité sociale évalue cette sous-déclaration à deux voire quatre milliards d’euros chaque année. Lorsqu’un salarié ne peut plus exercer son activité, cette somme lui est versée par la branche maladie, alors que cela devrait, en réalité, être pris en charge par la branche accidents du travail et maladies professionnelles. »

« Comprendre et mesurer concrètement les accidents professionnels est indispensable »

Ce désintérêt envers la précision des données ne serait-il qu’un enjeu financier ?

« Non, ce n’est pas seulement une question d’économie. Posséder des chiffres exacts permettrait d’identifier avec précision les secteurs où les risques sont les plus élevés, et ainsi de cibler des stratégies de prévention adaptées. C’est dans cette optique que nous plaidons pour une sensibilisation collective. Elle doit concerner tous les acteurs : salariés, employeurs, autorités, ainsi que le corps médical. L’objectif est de lutter efficacement contre cette tendance à la sous-déclaration. Avoir une vision claire et précise de la réalité des accidents du travail est un enjeu essentiel. »

C’est pour cette raison que vous réclamez la création d’une commission d’enquête au sein du Parlement ?

« Absolument, l’objectif principal de cette commission serait d’obtenir une vue d’ensemble précise sur le nombre de décès et d’accidents liés au travail en France aujourd’hui. »

À explorer aussi : Analyse. Conditions professionnelles, impact du Covid… pourquoi le nombre d’arrêts maladie atteint des records

Depuis 2024, le gouvernement a initié un plan de prévention contre les accidents du travail. Selon vous, celui-ci est-il suffisant ?

« Ce plan a été lancé à l’occasion des Jeux olympiques de Paris 2024. À cette période, on a constaté une baisse temporaire du nombre d’accidents, quatorze fois inférieure à la normale. Cette réduction a été obtenue grâce à une meilleure coordination entre entreprises intervenant sur des mêmes chantiers. En information en temps réel sur les actions menées, il est possible d’éviter nombre d’incidents en amont. L’inspection du travail a également obtenu des ressources complémentaires pour renforcer ses contrôles préventifs. Enfin, la sensibilisation des jeunes et des intérimaires a été intensifiée. Ces mesures ont eu des résultats positifs, mais leur mise en œuvre doit désormais être élargie à l’ensemble du territoire et à toutes les filières. Malheureusement, les bonnes pratiques adoptées pour les Jeux ont vite été oubliées. »

(*) Source : Rapport annuel 2025 de l’Assurance maladie sur la santé au travail.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.