Ce que vous mangez avant 2 ans influence votre santé après 50 ans

Sophie Lambert

L’impact à long terme de la consommation de sucre : une étude historique inédite

Pour mieux comprendre quelles conséquences peut avoir la consommation prolongée de sucre sur la santé, une équipe de chercheurs de l’Université de Cambridge s’est appuyée sur une situation exceptionnelle du passé britannique : la période de rationnement du sucre mise en place après la Seconde Guerre mondiale.

Ce rationnement a pris fin en septembre 1953, ce qui a entraîné une augmentation significative de la consommation de sucre chez la population. À cette époque, la population n’a pas été exposée uniformément à la même quantité de sucre dans leurs premières années de vie. Certains enfants, notamment ceux nés juste avant la fin du rationnement, ont connu une période où leur apport en sucre était fortement restreint, tandis que d’autres, nés plus tard, ont été exposés à des niveaux de sucre beaucoup plus élevés dès le début de leur existence.

Une étude unique dans son genre

Les chercheurs ont analysé les données provenant de plus de 64 000 individus nés en Grande-Bretagne entre 1951 et 1956. Ces données ont été puisées dans la base d’informations de la UK Biobank. La particularité de cette étude réside dans le fait que ceux qui sont nés au début de cette période ont passé une grande partie des premiers 1 000 jours de leur vie sous le régime du rationnement. Or, cette phase est essentielle, car c’est durant cette période que le métabolisme s’établit, que le système immunitaire se développe, et que se forment en partie nos préférences alimentaires.

Les résultats obtenus montrent qu’un contact plus long avec le rationnement durant la petite enfance est associé à une réduction notable de la probabilité de développer certains cancers plus tard dans la vie : notamment ceux du sein, de la prostate, du foie, du rectum et du poumon.

Influence sur le vieillissement biologique

L’un des aspects analysés concerne le vieillissement cellulaire, qui ne se limite pas simplement à l’âge chronologique. Deux personnes ayant le même âge peuvent présenter des différences notables au niveau de leurs cellules, de leur état de santé ou de leur vieillissement interne. Dans ce cadre, les chercheurs ont découvert que ceux ayant été exposés plus longtemps au rationnement au début de leur vie présentaient des signes de vieillissement cellulaire plus lent.

Plus concrètement, ils avaient en moyenne des télomères — ces structures situées aux extrémités des chromosomes qui se raccourcissent avec l’âge — plus longs. Selon leurs calculs, la différence correspondrait à environ deux années et demi de moins dans le processus de vieillissement biologique par rapport à ceux qui ont connu une alimentation sucrée plus abondante dans leur enfance.

De plus, ces individus montraient des niveaux inférieurs de la protéine granzyme B, qui est liée à une activation prolongée du système immunitaire. La diminution de cette protéine pourrait indiquer un vieillissement cellulaire plus modéré, ce qui laisse penser qu’une moindre consommation de sucre dans la jeunesse pourrait ralentir le processus de dégradation des cellules liée à l’âge.

Des habitudes alimentaires qui perdurent à l’âge adulte

L’un des résultats les plus marquants de cette étude est la persistance des comportements alimentaires liés à la consommation de sucre tout au long de la vie. Les personnes ayant grandi durant la rationnement, et ayant subi cette restriction au début de leur vie, continuaient à consommer moins de sucre à l’âge adulte, vers la cinquantaine. Leur régime alimentaire était également plus équilibré, avec une variété d’aliments plus importante.

Ce constat suggère que la façon dont on est exposé au sucre dans l’enfance joue un rôle déterminant dans ses préférences gustatives à long terme. En d’autres termes, une faible consommation de sucre durant la petite enfance pourrait s’inscrire durablement dans les habitudes alimentaires, influençant la manière dont on choisit ses aliments lorsqu’on devient adulte.

Deux hypothèses sont avancées pour expliquer ce phénomène : d’abord, une exposition limitée au goût sucré pendant la petite enfance pourrait influencer le développement du métabolisme, des organes, et du système immunitaire, en modulant la réponse de l’organisme face à ces stimuli lors du chargement initial. Ensuite, il est aussi possible que cette expérience précoce limite la préférence pour les aliments très sucrés, qui tendent à renforcer leur attrait avec l’âge.

En somme, cette étude, en exploitant une situation historique unique, ouvre une nouvelle perspective sur l’impact durable de la nutrition durant les premières années de vie. Elle souligne notamment que nos habitudes alimentaires et nos risques de santé futurs pourraient en partie dépendre du contexte nutritionnel auquel nous avons été exposés très tôt, une donnée qui pourrait influencer les stratégies de prévention et d’éducation alimentaire à l’échelle mondiale.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.