Les défis spécifiques de la santé féminine face aux biais de diagnostic et de traitement
Une déclaration de la Dre Alyson McGregor, médecin urgentiste et auteure de l’ouvrage « Le sexe de la santé » publié par Érès en 2021, souligne que l’on observe souvent chez les femmes une vulnérabilité accrue face aux retards dans la détection des maladies et à la prescription de traitements inadéquats pour des affections courantes. Elle s’appuie sur une multitude d’exemples concrets pour illustrer cette réalité, qui met en lumière une problématique essentielle dans le domaine médical.
De son côté, le Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes (HCEfh) a également tiré un constat alarmant dès 2020 : les maladies dites « spécifiquement féminines » ou « masculines » sont influencées par des codes sociaux liés au genre. Ces stéréotypes impactent non seulement la façon dont les patients expriment leurs symptômes et demandent des soins, mais aussi la façon dont les professionnels de santé interprètent ces signes lors des examens cliniques. Cette influence insidieuse contribue à un diagnostic souvent erroné ou tardif, compromettant la qualité des prises en charge médicales.
Les stéréotypes de genre qui biaisent le diagnostic et la prise en charge
Les maladies cardiovasculaires, longtemps considérées comme principalement masculines, illustrent à quel point les préjugés liés au genre peuvent conduire à des erreurs médicales. Selon le HCEfh, 56 % des décès liés à ces maladies concernent les femmes, contre 46 % chez les hommes. Plus précisément, l’infarctus du myocarde (IDM) est fréquemment sous-diagnostiqué chez les patientes, entraînant des délais dans la mise en route des traitements. Ce décalage contribue à une aggravation des complications et à une augmentation de la mortalité.
Une étude menée dans plusieurs pays européens a révélé que seulement 29 % des femmes bénéficient d’un électrocardiogramme effectué dans les dix minutes suivant leur arrivée aux urgences, contre 38 % chez les hommes. Ces différences de prise en charge sont symptomatiques d’un biais de genre qui, une fois encore, contribue à des examens plus tardifs ou moins approfondis chez les femmes. La conséquence la plus grave de ces défaillances diagnostiques est illustrée par un rapport de l’Académie de médecine, qui indique qu’en 2025, la mortalité hospitalière relative aux maladies cardiaques est de 9,6 % chez les femmes, contre seulement 3,9 % chez les hommes. Ce désavantage est en grande partie attribuable à un délai dans la reconnaissance des symptômes et la mise en place des soins chez les patientes.
Les manifestations fréquentes de l’hypertension souvent mal interprétées
L’hypertension artérielle (HTA) constitue un autre exemple flagrant de diagnostic biaisé, souvent considéré à tort comme une simple conséquence de la ménopause. Chez les femmes, une série de symptômes tels que palpitations, bouffées de chaleur, céphalées, douleurs thoraciques ou troubles du sommeil peuvent apparaître en même temps que des vertiges, vision floue ou malaises. Ces signaux sont fréquemment assimilés à la ménopause ou au stress, ce qui peut conduire à une méconnaissance de la présence d’une hypertension, retardant ainsi la mise en place d’un traitement adapté. Au moins 30 à 50 % des femmes développent une hypertension avant l’âge de 60 ans.
Par ailleurs, dans les maladies respiratoires, notamment la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), la sous-représentation des femmes dans les diagnostics est notable. Elles sont souvent plus jeunes que les hommes à risque et ressentent moins fréquemment un essoufflement, ce qui peut masquer la gravité de leur état. La pneumologue Chantal Raherison-Semjen, basée au CHU de Pointe-à-Pitre, souligne que ces femmes se sentent simplement fatiguées, sans faire le lien avec un essoufflement qui pourrait indiquer une pathologie respiratoire. En l’absence d’anémie, cette fatigue est souvent attribuée à de l’anxiété ou à une dépression, sans évoquer la possibilité d’une maladie pulmonaire. Lors de diagnostics, il arrive souvent que l’on pose une erreur en confondant une BPCO avec un asthme, ce qui entraîne un traitement inadapté.
Les disparités dans la prise en charge médicale en raison du genre
Ce phénomène de biais ne concerne pas uniquement la reconnaissance des maladies, mais aussi la façon dont la médecine elle-même adapte (ou non) son approche aux différences biologiques entre hommes et femmes. La majorité des médicaments mis sur le marché ne sont pas initialement testés sur des femmes, ce qui limite leur efficacité et peut entraîner des effets secondaires inattendus. La chercheuse Alyson McGregor dénonce ce biais persistant, rappelant que le statut hormonal, notamment lors de la ménopause, ainsi que le métabolisme ou la composition corporelle, peuvent influencer la réponse aux traitements.
Le poids est également un facteur déterminant. Par exemple, la dose standard de paracétamol pour un adulte de 70 kg (généralement un homme) peut représenter un surdosage pour une femme pesant environ 50 kg. De même, les benzodiazépines, utilisées pour leurs effets sédatifs, ont tendance à produire un effet plus prononcé chez les femmes. La FDA recommande d’ailleurs de réduire de moitié la dose de Zolpidem (Stilnox®) pour éviter les effets secondaires. Une analyse mondiale de pharmacovigilance a aussi confirmé que les effets indésirables liés aux médicaments sont signalés 1,5 fois plus souvent chez les femmes que chez les hommes, soulignant ainsi la nécessité d’une adaptation des protocoles de traitement.
Une recherche biomédicale encore largement dominée par les hommes
Enfin, la sous-représentation des femmes dans la recherche clinique constitue un obstacle majeur à une médecine réellement équitable. Si cette situation tend à s’améliorer, avec une augmentation du pourcentage de femmes dans les essais thérapeutiques, elles restent encore minoritaires dans de nombreux domaines. Le HCEfh précise par exemple que la recherche sur les nouvelles molécules pour le diabète commence désormais à séparer explicitement l’efficience et la sécurité entre les sexes, abandonnant la simple moyenne pour des analyses différenciées.
L’évolution est perceptible : la participation féminine dans les essais cliniques est passée de 35 % en 1995 à 58 % en 2018, selon le registre international des essais cliniques (OMS/NIH). Cependant, cette avancée ne concerne pas tous les secteurs. Dans des domaines tels que l’insuffisance cardiaque, certains cancers, la dépression, la douleur ou le VIH, les femmes restent encore sous-représentées. En France, en 2019, près de 88 % des 4 000 essais cliniques en cours incluaient à la fois des femmes et des hommes, mais il reste du chemin à parcourir pour que la recherche reflète fidèlement la diversité des populations.
Ces disparités soulignent la nécessité d’adapter la recherche et la pratique médicale afin d’assurer une égalité réelle dans la prise en charge, tout en tenant compte des différences biologiques et sociales qui caractérisent chaque genre.






