Nostalgie auto : En 1987, Alfa Romeo lance la 164 pour se sauver du gouffre

Sophie Lambert

Une décennie difficile pour Alfa Romeo malgré une réputation brillante

Alors que l’on a tendance à peindre les années 70 comme une période prospère et insouciante, la réalité est tout autre pour la marque italienne Alfa Romeo, qui traverse une crise profonde tout au long de cette décennie. Contrairement à l’image d’une époque de prospérité et de créations florissantes, celle-ci se révèle particulièrement turbulente pour le constructeur au fameux emblème en forme de vilebrequin. Chroniques sur papier et en chiffres, ses véhicules continuent à se vendre plutôt bien, mais derrière cette façade, un malaise palpable se fait sentir. D’où viennent alors les véritables problèmes rencontrés par la marque ?

Une crise financière persistante et des enjeux structurels

Le premier obstacle majeur réside dans la situation financière catastrophique d’Alfa Romeo, qui doit faire face à une perte chronique de fonds. Bien que ses ventes restent attrayantes en volume, elles n’évoluent plus réellement, ce qui complique la situation. La production atteint un sommet en 1974 avec plus de 208 000 véhicules, avant de se stabiliser dans une fourchette plutôt étroite de 190 000 à 220 000 unités chaque année. Pourtant, la santé financière de la société ne suit pas, notamment parce qu’elle appartient à l’État italien par l’intermédiaire de l’IRI depuis 1933. Cette dépendance institutionnelle entraîne de lourdes dettes, aggravées par les chocs pétroliers de 1973 et 1979. La marque dépend énormément des subventions publiques, dans un contexte national marqué par une instabilité politique et économique, souvent qualifiée d’« années de plomb ». Mais ce ne sont pas seulement les finances qui posent problème ; la crise structurelle va encore plus loin.

Les difficultés liées à la production et à la réputation

Une autre pierre d’achoppement majeure réside dans la pénurie de rentabilité. Lorsqu’Alfa Romeo réussit à lancer un modèle populaire comme l’Alfasud, qui a connu une production dépassant le million d’unités, c’est une déception financière totale. En effet, chaque véhicule vendu lui coûte de l’argent, le coût de fabrication étant bien supérieur au prix de vente. La fabrique de Pomigliano d’Arco a été conçue spécifiquement pour relancer l’économie dans le sud de l’Italie, mais après des investissements massifs financés par des subventions, elle ne parvient pas à atteindre la rentabilité escomptée. Outre cet aspect économique, la satisfaction des clients se détériore également : les premières Alfasud souffrent de rouille, et cette corrosion est souvent détectée peu après la sortie de fabrication, ce qui ternit l’image de la marque. Par ailleurs, des problèmes électriques récurrents alimentent une réputation de fiabilité défaillante, conduisant à une perte de confiance chez la clientèle et à une hausse des mécontentements.

Le changement de direction en 1978 et l’espoir déçu

Face à cette situation critique, la direction tente alors de remédier à la situation. En 1978, Ettore Massacesi devient président d’Alfa Romeo, épaulé par Corrado Innocenti en tant que vice-président et directeur général. Leur objectif est clair : redresser l’entreprise et ramener la rentabilité en quatre ans, en visant une part de marché de 8 %. Cependant, malgré cette nouvelle impulsion, le miracle tant espéré ne se produit pas. La production reste largement supérieure à la demande réelle, et la toute nouvelle Alfa 6, censée relancer la gamme, tourne à l’échec. En complément, une tentative de partenariat avec Nissan, sous la forme d’une coentreprise nommée ARNA, s’avère également infructueuse. Personne ne souhaite voir une Nissan badgée Alfa Romeo, ce qui rend l’opération tout sauf réussie, illustrant une nouvelle fois l’état de désarroi de la marque.

Entre innovation compromise et lutte pour la survie

Dans un effort pour revaloriser l’image de la maison italienne, Alfa Romeo envisage alors le lancement d’une grande berline haut de gamme. En travaillant sous la direction de Filippo Surace, ses ingénieurs conçoivent une nouvelle plateforme modulaire conçue pour remplacer les anciennes Alfetta et Giulietta à propulsion. La maison Pininfarina, renommée pour ses designs, est consultée pour donner forme à ce projet ambitieux. Cependant, le financement fait défaut. Malgré les sollicitations auprès du gouvernement italien, celui-ci refuse de débloquer davantage de fonds, plongeant le projet dans l’incertitude la plus totale.

L’implication de Fiat apparaît alors comme une possibilité pour relancer la marque, mais l’obstacle majeur est celui des ressources même de la société. La relative faiblesse financière de l’entreprise limite ses ambitions, et la conception de cette nouvelle berline doit faire face à de nombreux défis techniques, notamment liés à la réorientation des motorisations en position transversale en raison de la nouvelle plateforme. La conception d’une carrosserie adaptée à cette configuration s’avère aussi complexe que critiquée, notamment à cause des contraintes d’espace.

Le développement de la Alfa Romeo 164

Pour contourner cet obstacle, Alfa Romeo décide de modifier ses plans initiaux. La future 164, pour respecter les contraintes d’encombrement, adopte une architecture différente, avec un moteur plus en retrait, et intègre des solutions techniques innovantes. Les ingénieurs optent pour une utilisation astucieuse de jambes de force inclinées à l’avant, une inspiration tirée de l’Alfasud, ce qui permet de gagner un peu d’espace et de faire évoluer la ligne de capot de seulement 7 millimètres plus haute. La conception s’adapte également pour accueillir le célèbre moteur V6 Busso, dont l’installation nécessite le développement de nouveaux collecteurs d’admission, une pièce remarquablement esthétique qui deviendra une signature reconnaissable de la voiture.

Le style de cette berline, devenu une étape clé dans l’histoire d’Alfa Romeo, voit le jour dans le centre de design dirigé par Ermanno Cressoni. La version initiale, avec un profil moderne à queue haute et une calandre emblématique, est redessinée pour obtenir une silhouette fluide et élégante, avec un nez bas et plongeant, et un arrière élevé. Après plusieurs propositions, c’est finalement la ligne dessinée par Pininfarina qui sera retenue en 1984, grâce à ses lignes épurées, son aérodynamisme efficace avec un coefficient de traînée de 0,30, et ses détails subtils comme la calandre basse et la sculpture latérale qui relie les optiques avant et arrière.

Une أجournée de conception et un destin mouvementé

Tout le processus de développement est jalonné d’épreuves, avec des prototypes basés sur des modèles antérieurs qui servent à tester la mécanique et à alimenter la presse automobile. Mais l’état financier désastreux de la marque atteint un point de non-retour : Alfa Romeo, dans sa quête de modernisation, ne pourra continuer à investir indéfiniment. Le gouvernement italien s’engage à ne plus soutenir financièrement la marque, tandis que l’intérêt de grands acteurs comme General Motors ou Ford commence à poindre, mais sans conséquences concrètes immédiates. La véritable étape décisive survient lorsque ces derniers manifestent leur intérêt, mais les négociations échouent rapidement, principalement à cause de la volonté de FIAT, qui veut garder le contrôle.

Pendant ce temps, le projet de grande berline évolue, mais reste en suspens, faute de fonds. La marque, à bout de souffle, voit ses ambitions réduites, mais la conception de la 164 avance, utilisant un châssis modifié et reposant sur des prototypes issus du même programme. La crise financière maintient Alfa Romeo dans une position fragile, oscillant entre espoirs et désillusions.

Une renaissance partielle avec le rachat par FIAT

Ce n’est qu’en 1986 que FIAT, le poids lourd de l’automobile italienne, décide de prendre le contrôle d’Alfa Romeo. La marque est alors en train de finaliser la 164, et cette acquisition ne modifie que partiellement son destin. Si FIAT s’engage à maintenir la production et à assurer la survie de l’entreprise, ses modifications en termes d’équipement intérieur sont limitées. Le projet de base, comprenant l’utilisation de matériaux haut de gamme, est simplifié suite à cette intervention financière. L’impact principal de cette prise de contrôle réside dans la stabilisation de la situation financière d’Alfa Romeo, permettant notamment de finaliser la 164 et d’en faire un modèle capable de redonner confiance sur le marché.

Une réception enthousiaste et une particularité stylistique

Présentée au salon de Francfort en 1987, la nouvelle Alfa 164 reçoit un accueil très favorable, marquant une rupture avec le style contesté de ses prédécesseurs. Son design, audacieux et élégant, mérite d’être salué, tout comme ses performances avec un moteur V6 de 3 litres, à la fois silencieux, souple et puissant. La voiture se révèle également agréable à conduire, avec une tenue de route exemplaire. La seule critique concerne la motricité des roues avant, car la 164 adopte une architecture à traction. La gamme moteur s’échelonne du quatre cylindres 2.0 litres au V6, en passant par une version diesel de 2,5 litres. La fiabilité mécanique commence alors à retrouver ses lettres de noblesse, après de nombreuses années de difficulté.

Une étape cruciale pour le renouveau d’Alfa Romeo

L’ambition était de décliner la 164 en plusieurs versions, avec un coupé, un cabriolet et un break, mais le contexte financier et stratégique de la marque ne permettra pas la réalisation de ces variantes. La sortie de la 164 sur le marché américain est également abandonnée en 1995, en raison de la baisse de rentabilité de modèles plus exotiques, ce qui limite ses capacités de croissance. Cependant, malgré ces obstacles, la 164 jouera un rôle déterminant dans la renaissance d’Alfa Romeo. Son esthétique raffinée, ses qualités mécaniques et sa réputation de fiabilité lui permettront de redonner confiance à une clientèle longtemps déstabilisée. La voiture restera dans les mémoires comme un symbole d’espoir et de renouveau pour la marque italienne.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.