Marie, 71 ans, raconte ses deux ans de solitude qu’elle vit comme une fatalité

Sophie Lambert

L’installation progressive d’un isolement long et silencieux

Loin de l’image d’une retraite dynamique, remplie de rencontres et d’activités, pour un grand nombre de personnes, cette étape de la vie s’installe doucement mais sûrement, souvent à leur insu. La transition vers la retraite peut devenir une période marquée par un sentiment d’abandon progressif, où les liens avec les proches se distendent et où chaque journée devient une répétition monotone. Marie, par exemple, considère avoir vécu une période riche, autant sur le plan familial que professionnel, avant que le vide ne s’installe peu à peu dans sa vie quotidienne. Elle décrit cette période comme une phase où le temps paraît s’étirer, envahi par la solitude, rendant chaque jour semblable au précédent, sans véritable variation ou distraction.

Une expérience marquée par la perte et la solitude

Marie, une femme de 71 ans originaire de Saint-Étienne, raconte qu’elle a pris sa retraite fin 2019, après avoir occupé divers postes dans le domaine administratif, en tant que secrétaire dans plusieurs secteurs. Lors de ses premiers mois de retrait, elle a notamment consacré une grande partie de son temps à prendre soin de sa mère. Malheureusement, la pandémie de Covid-19 a éclaté en France peu après, imposant un confinement nationwide. Ce contexte particulier a accentué son deuil, car sa mère a été parmi les premières victimes du virus dans leur région. La perte de sa mère a été une blessure profonde qu’elle a eu du mal à surmonter, une douleur accentuée par son naturel à vouloir apporter du réconfort aux autres. Depuis cet événement, la solitude s’est installée dans sa routine, transformant son quotidien en une succession de moments silencieux où l’absence de proches se fait douloureusement sentir.

Une vie qui s’éloigne de ses repères

De son côté, Marie confie également que ses expériences personnelles ont façonné un sentiment de solitude accru. Elle évoque notamment son divorce, la croissance de son fils aîné, et une succession de pertes parmi ses amis et membres de la famille. Selon elle, ces éléments constituent une trajectoire logique, même si elle confie ressentir une certaine solitude plus pesante. Toutefois, elle nuance son avis en précisant que cet isolement n’est pas une plainte mais plutôt une observation. Elle affirme qu’elle n’éprouve pas nécessairement un mal-être profond, mais qu’elle constate simplement que certains jours sont moins lumineux que d’autres. Pour contrebalancer ces sentiments, elle investit beaucoup de temps dans la lecture et la pratique du dessin, une passion qu’elle a récemment redécouverte et qui lui procure des instants de plaisir et d’évasion.

Une vie intérieure riche, malgré le contexte difficile

En dépit des difficultés, Marie ne se considère pas complètement isolée. Elle indique vivre avec son jeune fils, âgé de 28 ans, qui présente des troubles du spectre autistique, une dysphasie et des comportements obsédants qui compliquent parfois leur quotidien. Sa présence est à la fois une source d’aide, mais également une contrainte dans ses activités sociales et ses envies de sorties. Jusqu’à récemment, elle expliquait que cela allait plutôt bien jusqu’à la puberté de son fils, mais que la situation a changé suite à une aggravation de son état psychique. À présent, sortir avec lui devient une aventure complexe : il supporte difficilement de quitter sa zone de confort, et les déplacements en voiture ou les séjours hors de la maison se révèlent très difficiles pour lui. Elle doit donc limiter ses sorties depuis deux ans, renonçant à beaucoup d’activités culturelles ou à certains voyages qu’elle aurait aimés faire.

Confiance et résilience dans un contexte difficile

Malgré cette réalité, Marie tient à préciser qu’elle n’en veut pas à son fils. Elle explique qu’elle aurait souhaité pouvoir participer à d’autres activités, mais que ce n’est pas de sa faute si la situation est ainsi. Elle insiste aussi sur le rôle crucial que joue son fils dans sa vie, en étant son soutien principal. Elle confie s’être récemment surprise à se demander ce qu’elle ferait si elle n’avait pas cette présence, mais qu’elle n’a pas encore trouvé de réponse claire à cette question. La dépendance affective qu’elle ressent envers lui la pousse à réfléchir sur sa propre capacité à faire face seule face à ces défis.

Le déclin du commerce local, un facteur aggravant de l’isolement

Elle ne souhaite pas non plus ignorer l’état général de sa ville, Saint-Étienne, en tant que facteur d’isolement pour les personnes âgées. Marie rapporte que le déclin du commerce de proximité dans la ville, ainsi que la baisse des interactions sociales qu’il engendre, contribuent à renforcer le sentiment d’isolement. Elle souligne surtout le problème financier : la plupart des personnes âgées disposent de ressources limitées, ce qui les empêche souvent de participer à des activités sociales coûteuses ou même simplement de sortir pour des rencontres. Selon elle, beaucoup se retranchent chez eux, non par manque d’envie, mais parce qu’ils ne peuvent pas se le permettre. La fragilité économique devient alors un obstacle supplémentaire à l’établissement ou au maintien de liens sociaux, accentuant ainsi le sentiment d’isolement et de solitude chez ceux qui étaient autrefois très actifs socialement.

Un constat global mais nuancé

En résumé, Marie évoque une situation marquée par la solitude et par des défis liés à son entourage familial et à la ville elle-même, tout en gardant une certaine résilience. Elle observe que l’environnement local et ses conditions économiques jouent un rôle non négligeable dans l’isolement des personnes âgées. Elle insiste sur le fait que son expérience n’est pas isolée et que de nombreux retraités doivent faire face à des difficultés similaires, dont le délitement du tissu social et le manque de ressources financières pour une vie sociale épanouie. Sa parole témoigne d’une réalité complexe, où la perte, la dépendance et la situation économique s’entrelacent pour façonner la vie quotidienne des personnes qui, comme elle, doivent composer avec ces défis.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.