L’ostéopathie chez les nourrissons : une bonne option pour leur santé ?

Sophie Lambert

La controverse autour de l’ostéopathie chez les nourrissons : enjeux et prises de position

L’ostéopathie pour les tout-petits connaît une popularité croissante parmi les parents. De plus en plus de familles se tournent vers cette pratique pour soulager leur nourrisson face à diverses problématiques telles que des accouchements compliqués, la déformation du crâne, souvent appelée plagiocéphalie positionnelle, ou encore des torticolis, des coliques, et des troubles du sommeil. Cependant, ces dernières semaines, un vif débat est apparu au sein de la communauté médicale, remettant en question la légitimité et la sécurité de cette pratique pour les bébés.

La multiplication des consultations ostéopathiques : un phénomène en pleine expansion

Le recours à l’ostéopathie chez les nourrissons semble en constante augmentation. Les familles consultent souvent ces praticiens pour des raisons diverses, allant du traitement du crâne plat à la gestion des coliques ou encore pour favoriser le développement neuromoteur. Pourtant, ces motivations sont désormais mises en doute par plusieurs responsables de la santé. Depuis plusieurs mois, les pédiatres et notamment l’Académie de médecine alertent sur l’utilité réelle de ces interventions chez les bébés, exprimant leurs réserves quant à leur efficacité et leur innocuité.

Le regard des pédiatres sur l’ostéopathie pour les bébés

Plusieurs spécialistes, comme le pédiatre Arnaud Pfersdorff, se sont exprimés publiquement pour critiquer la pratique de l’ostéopathie chez les nourrissons avant l’âge de six mois. Sur le plateau de la Maison des Maternelles, il a affirmé : « Nous, pédiatres, voyons des enfants très jeunes, parfois seulement âgés de quelques semaines, qui viennent pour une première consultation. Pourtant, ils ont été déjà vus par un ostéopathe une ou deux fois, alors qu’ils n’ont aucune pathologie. » Il souligne que la majorité des crânes déformés chez le jeune enfant sont des malformations temporaires liées à la naissance ou à la position. Selon lui, il est fréquemment possible de résoudre ces problèmes avec des méthodes naturelles sans recourir à des manipulations invasives ou non encadrées.

Il ajoute : « Un crâne est une structure fragile, bien sûr, mais ses sutures ne sont pas encore fusionnées à la naissance, ce qui permet une certaine souplesse. Postérieurement, le crâne se forme normalement avec le temps. Lorsqu’un bébé présente un crâne asymétrique ou déformé, il peut y avoir des explications simples, souvent liées à la façon dont il est sorti ou à sa position dans l’utérus. La kinésithérapie ou, pourquoi pas, par la suite, l’ostéopathie peuvent faire partie des options, mais la majorité du temps, cela se résout spontanément. Or, souvent, cette situation est à l’origine d’un stress inutile chez les parents, qui sont alors inquiets pour leur enfant ».

La polémique : l’ostéopathie, une pratique contestée par la communauté médicale

Il est nécessaire de revenir sur la controverse qui alimente cette discussion. En décembre 2024, l’Académie nationale de médecine avait publié un rapport dénonçant la faiblesse des preuves scientifiques appuyant l’efficacité de l’ostéopathie chez les nourrissons. Selon cet organisme, « les arguments en faveur de l’ostéopathie sont principalement fondés sur des affirmations peu ou pas étayées par des études conformes aux normes scientifiques ». Et de préciser que ces pratiques, qui ne sont pas remboursées par l’assurance maladie, se multiplient notamment dans les maternités, via des campagnes publicitaires souvent envahissantes. Cela contribue à une offre croissante de soins coûteux pour des interventions dont l’utilité reste hautement contestée.

La réglementation en vigueur et ses limites

L’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes a rapidement réagi pour souligner que la réglementation autour de la pratique ostéopathique ne semble pas toujours respectée. Depuis le décret du 27 mars 2007, un ostéopathe peut effectuer des manipulations du crâne, de la face ou du rachis chez le nourrisson de moins de six mois, mais uniquement après avoir reçu un diagnostic médical validant l’absence de contre-indication. La présidente de l’Ordre, Pascale Mathieu, a dénoncé une dangereuse idée reçue : « On fait croire aux parents que la naissance est un traumatisme, ce qui n’est pas toujours le cas, et qu’une manipulation suffit à réparer des déformations ou des troubles ».

Face à ces critiques, la Société européenne de recherche en ostéopathie périnatale et pédiatrique a pris la défense de la pratique. Elle affirme qu’un ostéopathe formé spécifiquement aux problématiques périnatales et pédiatriques est capable de détecter et de traiter des troubles fonctionnels, tels que des problèmes digestifs, des asymétries ou des pleurs excessifs, tout en référant vers un médecin si des signes graves apparaissent. Elle insiste aussi sur l’intérêt d’une intervention précoce dans certains cas, pour améliorer le confort du nourrisson.

La vulnérabilité des jeunes parents face à cette polémique

Au fil des mois, cette guerre des discours s’est accentuée, et la société civile commence à réagir. En avril 2025, la Société Française de Pédiatrie et le Syndicat de Médecine Manuelle Ostéopathie de France ont publié une prise de position ferme pour dénoncer l’absence d’études sérieuses validant l’efficacité de l’ostéopathie chez les nourrissons. Ils mettent en avant que cette pratique pourrait même exposer les enfants à des risques non négligeables, bien que aucun effet secondaire ait été formellement observé dans les études contrôlées. La croissance du nombre d’ostéopathes, qui est passé de 20 000 à plus de 40 000 en une décennie, ne semble pas selon eux justifiée par une évaluation scientifique rigoureuse.

Les responsables de la société civile pointent du doigt la vulnérabilité des jeunes parents face à cette prolifération, souvent en quête de solutions simples à des problématiques qu’ils perçoivent comme graves ou que leur entourage leur conseille. Pour eux, cette situation appelle à une meilleure information et à une clarification des pratiques, afin de protéger la santé des bébés tout en évitant de leur faire croire que leur naissance ou leur développement est nécessairement un trauma à réparer.

La recherche scientifique face à cette controverse

Deux études françaises contrôlées et randomisées, menées respectivement à Nantes et à Montpellier, ont été réalisées pour évaluer l’efficacité réelle de l’ostéopathie néonatale. Ces travaux n’ont pas mis en évidence de bénéfice significatif de cette pratique sur le développement ou la santé des bébés. Cependant, elles n’ont signalé aucun effet indésirable notable. Ces résultats alimentent encore davantage le débat quant à la véritable valeur ajoutée de ces soins pour les nourrissons.

Par ailleurs, l’Unité pour l’ostéopathie (UPO) a publié une déclaration dans laquelle elle exprime sa déception face à la position de plusieurs institutions, telles que l’Académie de médecine ou la Société Française de Pédiatrie. L’organisation souligne notamment que de nombreuses études et publications scientifiques, disponibles en littérature, semblent prouver que l’ostéopathie périnatale peut jouer un rôle complémentaire, sous réserve d’une formation adaptée et d’une approche rigoureuse. Elle appelle à une collaboration plus étroite entre les acteurs scientifiques et médicaux pour faire avancer la compréhension de cette pratique.

La nécessaire éclaircie dans la prise en charge des nourrissons

Au final, la controverse autour de l’ostéopathie chez les nourrissons soulève une question essentielle : quelle doit être la place de cette pratique dans la prise en charge précoce des bébés ? La majorité des experts s’accordent pour rester prudents, soulignant l’importance d’une évaluation objective, basée sur des preuves, avant d’utiliser des méthodes invasives ou peu encadrées. La sensibilisation des jeunes parents à la nécessité d’une consultation médicale préalable et à l’importance de l’accompagnement professionnel demeure primordiale.

L’avenir de l’ostéopathie dans le domaine pédiatrique dépendra probablement de recherches plus approfondies, visant à établir de façon claire ses indications, ses limites, et ses bénéfices réels. En attendant, une vigilance accrue s’impose pour assurer la sécurité et le bien-être des plus petits, pour qui la croissance et le développement doivent rester au centre de toutes les préoccupations.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.