Le roman phénomène de la rentrée aurait-il été écrit par une IA : polémique ou réalité ?

Sophie Lambert

Controverse littéraire : le roman à succès de Thélyson Orélien mis en question pour utilisation possible de l’intelligence artificielle

Une tempête suscitée par une question nouvelle secoue le monde de la littérature : la récente réussite de Thélyson Orélien, un jeune écrivain canadien d’origine haïtienne, est désormais entachée de doutes. Son premier roman, intitulé C’était ça ou mourir, qui lui a permis de décrocher le prix du roman Fnac, est au centre d’un débat houleux. La controverse a éclaté le même jour où l’auteur a été honoré, ce qui a alimenté une discussion intense sur la légitimité de sa victoire. En effet, certains accusent l’écrivain de ne pas avoir été l’auteur réel de ce livre, avançant que son contenu aurait été principalement généré par une intelligence artificielle. Thélyson Orélien a fermement nié ces allégations, affirmant qu’il a conçu son œuvre par ses propres moyens.

Origines et parcours de l’écrivain

Né à Gonaïves, en Haïti, en 1988, Thélyson Orélien a quitté son pays à la suite du séisme dévastateur de 2010. Il s’est évadé de la catastrophe pour s’établir au Québec, où il a embrassé les arts, devenant non seulement écrivain, mais également poète, journaliste et critique littéraire. Sa notoriété ne s’est pas construite du jour au lendemain : en 2006, il a remporté un concours d’écriture organisé par l’ONU pour Haïti, puis en 2007, il a reçu en Suisse le prix international des jeunes auteurs pour son œuvre Les Couleurs de ma terre. Son talent a été encore reconnu en 2009 lorsqu’il a été finaliste du prix Arthur Rimbaud de la Maison de la poésie de Paris. Plus récemment, en 2014, il a été distingué par Radio-Canada du prix du public pour sa nouvelle Où va le monde. Ces distinctions illustrent la constante reconnaissance de ses qualités littéraires bien avant la publication de son premier roman.

L’histoire racontée dans le roman

Le récit, écrit à la première personne, relate la vie de Jonas Dorléon, un professeur d’histoire et de géographie profondément marqué par les violences auxquelles il assiste dans son pays d’origine. Pris dans la tourmente des gangs, il décide de fuir son territoire pour rejoindre le Canada, un pays où il espère trouver enfin la paix et la sécurité. Son voyage, périlleux et semé d’embûches, le conduit à travers douze nations jusqu’à atteindre la terre promise. Au terme de cette odyssée, il découvre une liberté nouvelle, où il peut enfin respirer sans craindre la menace constante de la violence.

Une inspiration personnelle marquée par des expériences vécues

L’histoire que raconte C’était ça ou mourir n’est pas autobiographique à proprement parler, mais elle est profondément inspirée par la vie de son auteur, avec ses tragédies et ses moments de légèreté. Thélyson Orélien évoque notamment un épisode où un père et sa fille ont dû traverser une rivière. La berge n’était pas large, mais l’eau était profonde et vicieuse. L’homme a glissé lors de la traversée, tout comme la gamine. Le père a été sauvé, mais la fille a disparu dans le courant, laissant son père dévasté et silencieux par la suite. Une autre anecdote raconte comment, un après-midi, un touriste canadien lui a demandé combien il gagnait chaque jour. La réponse : "Depende del clima y del racismo" – cela dépendait du climat et du racisme. Le touriste, riant, lui a laissé une pièce de 10 pesos, mais ce rire lourd trahissait une incompréhension et un décalage profond. Le livre a été publié en mars au Québec par les éditions du Boréal, avant d’être acquis par les éditions Grasset pour une diffusion en France.

Ce que la critique en pense

Le succès de l’ouvrage dépasse largement la sphère littéraire locale. Il s’est rapidement classé parmi les meilleures ventes, se positionnant en troisième place avec plus de 35 000 exemplaires vendus. La critique a été unanime pour louanger cette œuvre qui, dès cet été, a reçu le prix Strasbourg – Espoir, attribué par le groupe EBRA, propriétaire de votre journal. Elle a également attiré l’attention des jurés pour d’autres prix prestigieux : le prix du roman Fnac, le prix Première Plume, le prix Méduse, ainsi que le prix special de la revue Livres Hebdo des libraires. La portée de ce succès est telle que le roman figure désormais dans la sélection finale pour les fameux grands prix d’automne, à savoir le Goncourt, mais aussi le Renaudot, le Médicis, le Femina et le Décembre. Un exploit rarement observé pour un premier ouvrage.

Les accusations relatives à l’utilisation de l’intelligence artificielle

Le 21 septembre, une publication sur le compte X (ex-Twitter) intitulée Balance ton Claude a lancé une onde de choc. Selon l’administrateur de ce compte, spécialisé dans la détection automatique de contenus générés par IA, le roman de Thélyson Orélien aurait été entièrement rédigé par une intelligence artificielle. Après avoir testé plusieurs extraits du texte, il affirme qu’ils ont tous été produits « à 100 % par une IA ». Ces déclarations ont suscité un écho immédiat, alimentant un débat enflammé quant à la paternité de l’œuvre.

Les remous autour de la détection de contenu IA

Ce contenu est actuellement inaccessible pour certains, en raison du refus d’acceptation des cookies et traceurs. Les réactions fusent rapidement sur les réseaux sociaux. Parmi elles, un écrivain du Figaro, Samuel Fitoussi, a relayé avec force une alerte : des outils comme Pangram, réputés fiables dans la détection de textes générés par AI, affirment que le roman de Thélyson Orélien aurait été principalement écrit par une machine, ce qui ne manquera pas d’alimenter les controverses. Pourtant, la fiabilité de ces outils n’est pas absolue. Ils se basent sur des analyses statistiques, telles que la fréquence des mots, la structure syntaxique ou le rythme des phrases. Leur précision n’atteint pas encore la certitude totale, et il est important de souligner que l’auteur lui-même a publié un nouveau message précisant que Pangram considérait comme écrit par un humain d’anciens textes de Thélyson Orélien datant de 2014, bien avant la sortie du livre. La genèse du roman remonte donc à une période antérieure à l’existence de l’intelligence artificielle générative.

La réaction de l’auteur face aux accusations

Thélyson Orélien a rejeté vigoureusement ces accusations. Dans une déclaration à la presse, il a affirmé : « J’ai toujours été passionné par la création et l’écriture. Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine pour écrire. » Il a également indiqué qu’il était en train de constituer un dossier avec ses éditeurs afin de prouver qu’il était l’auteur exclusif de son œuvre. Enfin, il a évoqué ses racines haïtiennes et caribéennes, insistant sur le fait que les rythmes, les images et les répétitions présents dans le roman reflétaient une parole vivante, propre à sa culture et à sa personnalité.

Une polémique qui ne semble pas terminée

Ce problème soulève de nombreuses questions sur la nature de la créativité humaine face à l’intelligence artificielle. Il existe déjà d’autres exemples dans le monde littéraire où des œuvres ont été questionnées pour leur origine numérique. Par exemple, en mars dernier, la maison d’édition Hachette a retiré de la vente un roman d’horreur intitulé Shy Girl, écrit par Mia Ballard, après que des analyses effectuées via Pangram ont révélé que 78 % du texte pourrait avoir été généré par une IA. La romancière, qui a d’abord nié avoir utilisé une telle technologie, a fini par admettre qu’un proche avait modifié sa version initiale avec une IA, sans son approbation. Elle a dénoncé cette expérience comme ayant gravement porté atteinte à sa réputation et à sa santé mentale.

Une évolution inéluctable ou une menace ?

La question de l’impact de l’intelligence artificielle sur la création n’est pas nouvelle et alimente régulièrement des débats vifs. Au Japon, Rie Kudan, lauréate du célèbre prix Akutagawa, a reconnu que cinq pour cent de son ouvrage avait été rédigé à l’aide d’une intelligence artificielle. De même, la nouvelle The Serpent in the Grove, signée Jamir Nazir, a remporté un prix régional du Commonwealth Short Story Prize, bien qu’elle ait été fortement suspectée d’avoir été en partie créée par une IA. Ces exemples illustrent l’ampleur du phénomène et soulignent la difficulté à définir précisément la frontière entre contribution humaine et générée automatiquement.

Le dilemme de la détection et de la légitimité

Avec ces préoccupations, la fiabilité des outils de détection de contenus IA reste une question centrale. Même les entreprises qui proposent ces technologies, comme Pangram, déclarent que leurs taux d’erreur sont extrêmement faibles, mais pas nuls. La difficulté réside dans la complexité de l’analyse littéraire et dans la capacité des programmes à distinguer le vrai de l’artificiel. La controverse autour de Thélyson Orélien et de son roman ne manquera sans doute pas d’alimenter encore longtemps un débat essentiel sur la place de l’intelligence artificielle dans la création artistique et littéraire, ainsi que sur la légitimité des œuvres produites avec son aide.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.