La librairie d’occasion Graffiti à Mulhouse risque de fermer sans repreneur

Sophie Lambert

Le cœur lourd d’une libraire prête à tourner une page

Corinne Marck, une femme de 61 ans, confie avec émotion que la décision d’arrêter son activité lui pèse profondément. En mai dernier, elle a pris la lourde décision de mettre fin à ses années de métier dans son établissement, la librairie d’occasion Graffiti, située rue Poincaré à Mulhouse. Cette année marque un anniversaire important pour la commerce, qui souffle ses vingt bougies, mais sa propriétaire prévoit de fermer ses portes probablement lors des prochains mois d’été. La fatigue physique liée au métier, qu’elle décrit comme étant comparable à celle d’un déménageur, la pousse à se tourner vers une nouvelle étape dans sa vie. « Je ne pourrais plus porter des tonnes de livres comme je l’ai fait durant toutes ces années », confie-t-elle, sachant que cette décision, bien que mûrement réfléchie, la touche profondément.

L’origine de l’aventure Graffiti, née d’une passion commune

L’histoire de Graffiti commence grâce à Joël Durin, son ex-mari, un passionné de livres qui nourrissait ce projet depuis longtemps. La librairie voit le jour lorsque ce dernier décide de concrétiser cette idée. Corinne, passionnée elle aussi par la lecture et l’objet livre, décide de s’y associer avec enthousiasme. Elle se remémore avec sourire ses premières années où elle manipulait déjà des livres dès son enfance. Elle raconte qu’elle organisait alors sa petite bibliothèque personnelle, classant ses livres par auteur, un signe de son amour pour cet univers. Leur collaboration a permis de lancer cette aventure, portée par une passion commune pour les livres anciens et donner une seconde vie à ces objets précieux.

Une installation dans un local sélectionné pour sa particularité

En 2004, le couple trouve l’emplacement idéal pour établir leur librairie, au 6e rue Poincaré. L’espace, de 55 mètres carrés, présente une configuration intéressante, entre un rez-de-chaussée avec de hauts plafonds – nécessitant une échelle pour accéder aux livres situés en haut – et une mezzanine. Après avoir procédé à des rénovations soignées et aménagé intelligemment l’intérieur, ils ouvrent officiellement Graffiti en 2006 tout en conservant leurs emplois respectifs : Corinne étant alors globalement en douane à Bâle, tandis que son ex-mari continuait à travailler autrement. La gestion de la librairie se fait en alternance, avec des tournées régulières pour tenir la boutique.

Les premières années : une période d’épreuves

Les débuts sont marqués par une grande difficulté, comme le raconte Corinne. Elle évoque que ces années initiales ont été particulièrement ardues. Tout change en 2010 lorsque la propriétaire décide de quitter son emploi en Suisse pour consacrer tout son temps à Graffiti. Après la séparation du couple survenue en 2018, elle devient l’unique gestionnaire de la librairie, assumant seule cette responsabilité. La passion pour leur métier et leur spécialisation dans la vente de livres d’occasion ont guidé leur choix dès le départ.

Une philosophie : valoriser la seconde vie des livres

Le projet de proposer exclusivement des livres d’occasion a été décidé dès le début par Corinne et son ex-mari. Leur motivation principale reposait sur leur amour commun pour la recherche de livres anciens et leur désir de leur donner une nouvelle existence. Pour eux, chaque ouvrage porte une histoire, et ils considèrent que leur rôle se limite à faire simplement passer ces livres d’une main à une autre, tout en respectant leur vécu. La passion pour leur métier et leur philosophie ont façonné leur concept de librairie particulière.

Une méthode rigoureuse pour l’approvisionnement

Corinne Marck achète principalement ses livres auprès de particuliers, qui se départissent de leurs ouvrages pour diverses raisons. Parfois, elle se déplace directement chez eux, ou bien des propriétaires viennent lui proposer leurs livres directement en boutique. Elle explique qu’elle se retrouve souvent face à des lots importants, comme lorsqu’un promoteur ayant racheté la maison d’un ancien professeur de français invite la libraire à faire un tri dans une immense bibliothèque. Elle raconte que cette maison était remplie de livres, et que le promoteur lui a dit : « Prenez ce que vous voulez, et donnez-moi ce que vous souhaitez ». Elle ne peut s’empêcher de rire en racontant qu’elle a emporté un maximum de livres, comme si elle était en déménageur professionnel. Ensuite, vient tout le travail de nettoyage, de mise en rayon, et de fixation de prix pour chaque ouvrage.

Une diversité de collections pour satisfaire tous les goûts

Corinne achète une multitude de livres couvrant différents genres. La librairie offre un choix très varié : romans notamment en poche, bandes dessinées, livres pour enfants, mangas, ainsi que toutes sortes de thématiques telles que la psychologie, la santé, le bien-être, la spiritualité, l’art ou la musique. Cependant, la propriétaire évite d’accueillir des livres liés à la politique ou à l’informatique, puisque ces sujets évoluent rapidement et laissent souvent place à l’obsolescence. La diversité est un point fort de Graffiti, permettant à chaque visiteur de trouver quelque chose à son goût.

Les fluctuations liées aux tendances et phénomènes de mode

Corinne souligne également que l’offre doit suivre les tendances du marché et les modes du moment. Elle explique qu’elle ne conserve pas indéfiniment certains livres qui ne suscitent plus d’intérêt. Par exemple, elle mentionne qu’un livre de Sulitzer, qui avait connu un certain succès, n’a plus sa place dans sa boutique actuelle car il ne correspond plus aux goûts du moment. Elle insiste sur la nécessité de bien acheter pour bien travailler : « Il faut savoir repérer ce qui sera encore recherché, pour ne pas se retrouver avec des stocks désuets ».

Une gestion stratégique des stocks en vue de la retraite

À quelques années de la fermeture programmée, Corinne opère d’importants soldes pour réduire ses stocks. Elle vend même ses livres en langues étrangères à des prix très compétitifs, parfois seulement à un euro pièce. Elle explique que cette stratégie vise à désengorger la boutique tout en préparant sa transition vers la retraite. Les livres sont mis en vente à prix cassés pour faireplace à une nouvelle configuration du stock, tout en permettant aux amateurs de dénicher des pièces rares ou intéressantes.

Les tendances de consommation et l’engouement pour certains classiques

Les phénomènes de mode influencent également la demande pour certains titres ou auteurs. Corinne évoque ainsi que suite à l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, une vague de demande pour le roman Victor Hugo a été constatée. Plus récemment, le film L’Odyssée, réalisé par Christopher Nolan, a suscité un regain d’intérêt pour le classique de la mythologie grecque qui l’a inspiré. La gestion des stocks doit prendre en compte ces fluctuations pour répondre aux attentes des clients.

Les anecdotes et la relation particulière avec ses clients

Parmi les nombreuses histoires qui rythment la vie de la librairie, Corinne partage une anecdote amusante. Elle explique qu’il lui arrive souvent que des personnes, peu habituées à l’univers d’une librairie d’occasion, lui demandent avec étonnement : « Vous les avez tous lus ? » En plaisantant, elle répond souvent : « Oui, plusieurs fois », ce qui provoque le rire général. La libraire évoque également la diversité des clients qu’elle a rencontrés au fil des ans : des personnes venant à un moment clé de leur vie, lui confiant parfois des choses très personnelles. Pour elle, ce métier ne se limite pas à la vente, mais comprend une dimension d’écoute et de relation humain.

Une librairie pleine d’émotions et de souvenirs

Corinne confie que beaucoup de ses clients lui ont fait confiance, lui confiant parfois des secrets ou des histoires personnelles. Elle considère cela comme étant une part essentielle de son métier, un rôle d’écoute et de soutien. La librairie, située au 6e rue Poincaré à Mulhouse, est ouverte trois après-midi par semaine – mardi, jeudi et vendredi – ainsi que le mercredi et le samedi. Elle insiste sur l’importance de bien accueillir ses visiteurs, qu’ils soient à la recherche d’un livre précis ou simplement curieux. La passion qu’elle a toujours eue pour les livres et leur histoire restera à jamais gravée dans sa mémoire, tout comme la richesse des rencontres qu’elle a faites durant toutes ces années.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.