En 1996, Geely construit sa première voiture en Chine, 30 ans avant d’arriver en France, une drôle d’histoire

Sophie Lambert

Les prémices de Geely dans la fabrication d’appareils électroménagers

Dans le courant des années 1990, la société Geely opérait principalement dans la conception et la production de réfrigérateurs, implantée dans la province du Zhejiang, qui abrite également son siège social. À cette époque, Geely était encore loin de ses ambitions automobiles actuelles, se concentrant plutôt sur un secteur entièrement différent, celui des appareils électroménagers. La société, alors en pleine croissance, évoluait dans un environnement économique et industriel en pleine mutation, sans encore faire figure de géant de l’automobile.

Une aspiration à l’élite de l’automobile chinoise

Le fondateur de Geely nourrissait un certain désir de grandeur, mais se heurtait à une frustration persistante : l’impossibilité pour lui d’acquérir ou de conduire des véhicules de luxe fabriqués en Chine. Son rêve était donc de bâtir une marque automobile haut de gamme, comparable à Mercedes-Benz, qu’il admire particulièrement. Cette envie de créer une voiture qui puisse rivaliser avec les modèles les plus prestigieux s’ancre dans une volonté de faire évoluer l’image de l’automobile chinoise vers une catégorie plus élitiste et plus compétitive sur le marché international. Le projet était ambitieux, et il incarnait la détermination du fondateur à faire rayonner la production nationale dans le secteur automobile de luxe.

La quête d’un modèle chinois à l’image de Mercedes

Pour concrétiser cette ambition, Geely a lancé la composition d’une équipe spécialisée dans la conception automobile, capable de réaliser un véhicule entièrement de toutes pièces. Cependant, cette démarche se heurte à une indisponibilité notable de mains-d’œuvre qualifiée et expérimentée pour développer une telle voiture en Chine, un obstacle courant à cette époque pour de nombreux constructeurs locaux. La société a alors décidé de se concentrer sur l’élaboration d’un modèle s’inspirant fortement d’une voiture emblématique de la marque allemande Mercedes-Benz, notamment la série W210, produite de 1995 à 2002. La copie de ce modèle représentait une étape stratégique, visant à étalonner leurs capacités de conception tout en s’appuyant sur une référence de prestige reconnue mondialement.

Une étape cruciale : une base fiable pour le développement

Pour pouvoir réaliser cette copie, il était indispensable pour Geely de disposer d’un point de départ solide, sur lequel il serait possible de s’appuyer pour la modification et la personnalisation du véhicule. La société a donc décidé d’utiliser un modèle déjà connu et éprouvé, ce qui nécessitait de partir d’une base existante et fiable pour éviter tout échec technique. La conception a ainsi reposé sur une expérience concrète de la plateforme et des composants existants, facilitant l’intégration des modifications nécessaires pour parvenir à une voiture qui, tout en étant une version localisée, conserve une certaine qualité et crédibilité techniques.

Les débuts laborieux de Geely


Les débuts de Geely sont laborieux. photo Geely

Les premiers pas de Geely dans l’automobile furent difficiles. photo Geely

Une plateforme d’Audi pour développer une nouvelle identité

À cette période, le choix de composants et de structures en Chine était restreint, ce qui compliquait la réalisation de projets ambitieux. Néanmoins, l’émergence d’un constructeur national nommé Hongqi, propriété de First Auto Works (FAW), a permis à Geely de bénéficier d’un atout considérable en obtenant l’autorisation d’utiliser la plateforme d’un modèle Audi 100 local, une version adaptée de l’auto allemande. Grâce à un partenariat avec le constructeur allemand, China FAW avait la possibilité d’exploiter cette plateforme pour ses propres créations, ce qui a procuré à Geely une base essentielle pour ses développements futurs. Expérimentant avec cette plateforme, Geely compte bien exploiter cette opportunité pour faire évoluer ses propres voitures, en s’appuyant sur un socle technique solide et éprouvé. La société n’a pas hésité à se porter acquéreur d’un véhicule Hongqi, qu’elle a dirigé directement vers ses installations industrielles pour en faire un point de départ dans la conception de sa propre gamme.

Une transformation radicale des modèles

Une fois le démontage complet de la voiture effectué, les équipes de Geely ont entrepris de créer une nouvelle carrosserie, en intégrant diverses techniques de fabrication et de design. Certaines parties ont été réalisées en fibre de verre pour alléger la structure, tandis que d’autres composants ont été fabriqués en acier, afin de maintenir une certaine robustesse. Toutefois, un problème majeur s’est rapidement posé : la différence d’empattement entre une Audi 100 et une Mercedes Classe E est essentielle, cette dernière disposant d’un empattement supérieur de 14,5 centimètres. Ce décalage engendre un déséquilibre visuel notable, notamment avec un profil de la voiture qui paraissait très peu harmonieux et déséquilibré, influence essentielle du changement d’échelle. La difficulté à adapter cet aspect technique a dû faire partie des nombreux défis rencontrés pendant le processus.

Reconstruction intérieure et effort intense

Dans l’habitacle, les techniciens ont décidé de réutiliser et d’intégrer une grande partie de l’intérieur du modèle Audi 100, afin de bénéficier d’un espace déjà optimisé et d’un confort reconnu. Les semaines de travail acharné des équipes ont permis de finaliser un modèle prototype, illustrant le sérieux et la détermination de Geely à se lancer dans la fabrication d’un véhicule d’apparence haut de gamme. Li Shufu, le fondateur, n’a pas caché ses efforts intenses lors de cette phase de développement, revendiquant n’avoir dormi que deux heures par nuit durant plusieurs semaines. Son dévouement a permis de transformer cette invention en un premier exemplaire concret, qui incarnait la première étape vers la consolidation d’une marque automobile chinoise valorisée.

Une première berline, inspirée de Mercedes


La première Geely produite en série reste inspirée de Mercedes. Photo Geely

La première Geely produite en série demeure fortement inspirée par Mercedes. Photo Geely

Une réalisation improbable qui annonce un avenir prometteur

En 1996, cette voiture prototype a été dévoilée, marquant un tournant pour Geely. Sur la plaque d’immatriculation, on pouvait lire « 浙 J 0011 试 » : “zhe” désignant la province du Zhejiang où siège l’entreprise, et “shi” indiquant qu’il s’agissait d’un véhicule d’essai ou un prototype. Cet engin, sans véritable harmonie esthétique ni proportions parfaites, reste une création hors norme et quelque peu amusante, mais elle symbolise surtout la première étape dans la mutation d’un constructeur qui allait devenir un acteur majeur du secteur. La volonté de produire une voiture chinoise qui rivalise avec ses homologues étrangers a permis à Geely d’entrevoir un avenir où ses modèles pourraient s’imposer à l’échelle mondiale, notamment en Occident.

Quelques années plus tard, le fondateur de Geely a obtenu une revanche en devenant actionnaire minoritaire de Daimler, l’entreprise mère de Mercedes-Benz. La trajectoire est alors complètement bouleversée, illustrant la capacité de cette société à transformer ses ambitions en succès tangibles. En 2025, le groupe Geely revendiquait la vente de plus de 4 millions de véhicules dans le monde, et il se tourne désormais vers l’expansion sur de nouveaux marchés, notamment en France. La phase de bricolage et d’expérimentation est révolue : l’entreprise s’affirme comme un constructeur automobile innovant et sérieux, prêt à rivaliser sur tous les fronts.»

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.