Les enjeux de la désindustrialisation à travers le regard de trois intellectuels
Régis Boulat, spécialiste en histoire économique contemporaine et maître de conférences à l’Université de Haute-Alsace, se consacre à l’étude des transformations industrielles en Alsace. Son expertise porte notamment sur les mutations qu’a connu cette région, aussi bien au niveau économique que territorial. À ses côtés, Samuel Valensi, auteur et metteur en scène, a créé la compagnie théâtrale La Poursuite du Bleu en 2014. Son travail artistique se distingue par une volonté manifeste de questionner notre modernité tout en étant profondément engagé sur le plan citoyen. Le lundi 2 novembre, ces deux intervenants se sont retrouvés pour échanger autour de leur regard respectif sur le spectacle « Made in France », la dernière création de la compagnie de Samuel Valensi, présenté cette semaine à la Coupole. Leur discussion s’est centrée sur le thème sensible de la désindustrialisation, sujet d’actualité dans de nombreuses régions françaises.
Une démarche artistique et historique face à la désindustrialisation
Samuel Valensi explique que chaque pièce produite par sa compagnie s’origine souvent d’agitations personnelles, de ressentis liés à des injustices sociales ou économiques. La question de la faillite de l’industrie, notamment dans le traitement réservé aux travailleurs laissé pour compte par la mondialisation, l’a été profondément marqué. Au départ, son intention n’était pas de faire un spectacle spécifiquement sur la désindustrialisation, mais plutôt de raconter la lutte exemplaire des ouvriers de Fralib, une société du Sud de la France, qui se sont opposés pendant plus de trois ans à l’entreprise Unilever. Cependant, un conseil donné par l’avocat des Fralib, lui a suggéré qu’il fallait replacer cette histoire dans son contexte historique pour qu’elle ait plus de résonance. En effet, depuis cette période, la législation a connu un recul sensible avec l’adoption des ordonnances Macron, modifiant la façon dont les fermetures d’usine sont jugées. Désormais, les questions prud’homales cèdent du terrain devant les tribunaux administratifs. Ces évolutions ont profondément modifié la perception et le traitement juridique des plans sociaux et des fermetures d’usines.
Une écriture nourrie par de nombreux témoignages
La conception de « Made in France » est née d’une volonté de montrer qu’il devient de plus en plus complexe de sauver une usine sans en faire une mise en scène, une comédie. Samuel Valensi précise : « Nous avons puisé notre inspiration dans plusieurs cas concrets, notamment la fermeture d’usines comme celles d’Alstom en Belfort ou la papeterie Chapelle Darblay, près de Rouen. » Pour donner corps à cette œuvre, la compagnie a commencé à élaborer son scénario au début de l’année 2023. Avant même de se lancer dans l’écriture, ils ont mené une vaste enquête en rencontrant un large panel de personnes. Ouvriers ayant travaillé ou travaillant encore dans des sociétés comme General Electric ou Alstom, syndicalistes, anciens salariés de Fralib lors de leur grève, ou encore des représentants du ministère de l’Économie, comme Philippe Martinez, ancien secrétaire général de la CGT, ainsi que des membres de cabinets politiques comme celui d’Arnaud Montebourg. Leur objectif était d’établir une vue d’ensemble des enjeux et des dynamiques à l’intérieur de ces processus de déclin industriel.
Après plusieurs rencontres, ils ont aussi interrogé d’anciens dirigeants d’usines et des députés ayant enquêté sur la question, notamment dans le contexte de l’affaire Alstom. La création de la pièce s’est concrétisée au début de l’année 2025, en étant frappés par la similarité des récits qu’ils recueillaient : tous évoquaient une perte de sens dans leur travail et un sentiment de participation mécanique à un système qu’ils ne pouvaient plus contrôler.
Une réalité nationale concordante avec les ressentis locaux
Régis Boulat partage ces observations en confirmé l’ampleur de la désindustrialisation à l’échelle nationale. Depuis le milieu des années 1970, la diminution de la population active dans l’industrie a été continue. La part de l’industrie dans le Produit Intérieur Brut en France n’a cessé de diminuer, faisant du pays l’un des plus désindustrialisés d’Europe. Il rappelle que, il y a cinquante ans, beaucoup de cabinets de conseil supposaient que la France serait la puissance industrielle majeure en Europe d’ici le début du XXIe siècle, surpassant même l’Allemagne. Pourtant, aujourd’hui, ce sont les Allemands qui ont doublé la niveau d’industrialisation, en dépit des mêmes défis économiques, sociaux et technologiques. La différence repose sur des choix politiques et économiques différents qui ont façonné leurs trajectoires respectives.
Phases successives de la désindustrialisation en Alsace
Pour résumer, on peut distinguer trois grandes périodes de déclin industriel en Alsace. La première, s’étalant de la fin des années 1970 au début des années 1980, a vu la disparition progressive des industries traditionnelles : textile, charbon, électronique grand public. Ces secteurs qui avaient façonné la région cèdent peu à peu la place à d’autres activités. Ensuite, une seconde vague, entre 1990 et 1995, a causé un lourd tribut en supprimant entre 400 000 à 500 000 emplois. À cette période, l’euro n’était pas encore instauré, et les délocalisations vers l’Espagne — où la monnaie dévissait fortement — ainsi que d’autres pays, ont accéléré cette désindustrialisation. Enfin, la troisième étape, débutée au début des années 2000, demeure encore aujourd’hui. Elle a laissé le tissu industriel à l’os, à peine capable de survivre. La perte progressive des savoir-faire, la délocalisation des centres de décision et l’éloignement des politiques industrielles ont rendu la relance incertaine.
Ce que la désindustrialisation dit de l’Alsace et de ses transformations
Selon Régis Boulat, il faut garder à l’esprit qu’aucune désindustrialisation n’est irrémédiable. Bien que l’Alsace demeure, avec la Franche-Comté et la région parisienne, l’une des régions françaises les plus industrielles, sa structure a profondément changé. Dès les années 1950, la disparition du textile et de la construction mécanique traditionnelle a commencé, modifiant radicalement le panorama industriel. La décolonisation, l’émergence de la société de consommation et l’éviction des entrepreneurs calvinistes mulhousiens, qui avaient été à l’origine de l’industrialisation au XVIIIe siècle, ont également contribué à cette mutation profonde.
Le patrimoine industriel et ses mutations
L’un des parallèles saillants entre cette évolution et la pièce de théâtre tient à la déterritorialisation de l’industrie. Avant 1970, les sièges sociaux et directions d’entreprises étaient majoritairement basés dans la région, ce qui favorisait des décisions influant directement sur l’emploi local. Aujourd’hui, ces sièges ont disparu ou quitté la région, pour laisser place à des capitaux étrangers – suisses, américains, allemands – qui orchestrent la stratégie sans lien direct avec le territoire. Cela a longtemps passé inaperçu, mais depuis le milieu des années 1980, la désindustrialisation s’est accélérée dans la région. Si la chimie, l’automobile, principalement via Stellantis, et l’agroalimentaire subsistent encore, beaucoup d’entreprises sont aujourd’hui gérées à distance, avec des centres de décision situés hors Alsace, illustrant une nouvelle forme de délocalisation interne et de déclin industriel.
Réflexions sur l’impact humain et social
Le jeune auteur Samuel Valensi souligne que cette thématique lui a permis de comprendre que rien n’est fatal. La désindustrialisation est avant tout le résultat de choix politiques qui impactent la vie des travailleurs et de leurs familles. L’exemple de Belfort illustre bien cette réalité : des salariés qui ont investi leur effort, épargné, construit leur vie à proximité de leurs usines, ont vu leur existence bouleversée lorsque ces usines ont fermé. Leur maison, leur emploi, leur dignité ont été balayés en quelques mois, impactant toute une région. La pièce ne veut pas donner d’opinions personnelles, mais plutôt rendre compte de cette catastrophe humaine collective, de la manière dont l’industrie a façonné le destin de ces territoires et de leurs habitants.







