Un autodafé massif rappelant de sombres chapitres de l’Histoire
Depuis le début de l’été, la destruction de livres en Ukraine semble atteindre une ampleur inédite, évoquant des épisodes sombres de l’histoire mondiale, où la censure et la destruction culturelle étaient monnaie courante. Dès juillet, la Russie a intensifié ses attaques contre le secteur du livre en Ukraine en ciblant spécifiquement les imprimeries et les centres logistiques liés aux maisons d’édition. Ces frappes militaires ont provoqué la perte d’un volume colossal de publications, dépassant même les dix millions d’exemplaires en moins de deux mois. Selon les chiffres de l’Institut ukrainien du livre, cette destruction représente environ 30 % de la production annuelle des éditeurs locaux, ce qui indique une volonté délibérée d’éradiquer une part importante du patrimoine culturel écrit ukrainien. Victoire Feuillebois, maître de conférences au département d’études slaves de l’université de Strasbourg, précise que l’on observait auparavant des attaques principalement dirigées contre les infrastructures culturelles symboliques, mais que depuis cet été, c’est tout le processus de fabrication et de distribution des livres qui subit des attaques massives. Ces frappes touchent désormais tout le circuit du livre, depuis la création littéraire, en passant par la production dans les imprimeries, jusqu’aux librairies et distributeurs, mettant en péril toute la chaîne de diffusion de la culture écrite ukrainienne.
Une attaque ciblée contre l’éducation et la mémoire nationale
Le 19 juillet dernier, un missile russe a précipité la destruction de l’usine Konvi, située à proximité de Kiev. Ce site industriel fonctionnait à pleine capacité pour imprimer des centaines de milliers de manuels scolaires destinés à la rentrée, prévue début septembre. Ce bombardement n’est pas anodin, car il s’inscrit dans une stratégie claire visant à affaiblir le tissu éducatif ukrainien. Victoire Feuillebois souligne que derrière cette attaque se cache une volonté de réduire au silence la transmission de l’histoire et de la culture nationales. Les manuels scolaires, qui véhiculent une identité ukrainienne spécifique, sont perçus comme un vecteur de conscience nationale, et leur destruction revient à tenter d’effacer toute trace de cette identité. La stratégie russe va plus loin : lors d’une conquista territoriale en Ukraine, elle s’emploie à dénouer tout lien avec l’identité ukrainienne en infiltrant les écoles de manuels russes, tout en interdisant la diffusion de contenus en ukrainien ou relatifs à l’histoire du pays. Cela manifeste une volonté délibérée de construire une nouvelle réalité éducative, conforme à la vision russe, tout en effaçant la mémoire collective ukrainienne.
La dévastation du marché du livre et des bibliothèques à Kiev
L’été a également été marqué par la destruction du marché aux livres d’occasion que représente Petrovka, une institution emblématique à Kiev. Les attaques russes ont ravagé la majorité des étals, mettant en flammes des dizaines de milliers d’ouvrages, parmi lesquels de précieux livres rares. La perte ne se limite pas aux livres commerciaux, puisqu’un grand nombre de bibliothèques ukrainiennes ont aussi été visées : selon le ministère de la Culture ukrainien, près de 1000 bibliothèques ont été endommagées ou détruites depuis le début du conflit, en février 2022, avec 228 d’entre elles totalement anéanties. La destruction systématique de ces lieux est perçue comme une tentative de détruire l’héritage culturel, ce qui pousse le gouvernement ukrainien à parler de « génocide culturel ». La perte de milliers de livres, y compris des pièces uniques et d’une grande valeur historique, ainsi que la démolition de bibliothèques entières, constituent une attaque directe contre la mémoire collective de la nation ukrainienne.
La censure des livres russes en Ukraine
Avant 2014, année où la Crimée a été annexée par la Russie, le marché du livre en Ukraine était largement dominé par la littérature russe, principalement imprimée en Russie. À cette époque, beaucoup de citoyens ukrainiens, tout en parlant leur langue, consommaient de nombreux ouvrages russes, profitant des coûts moindres liés à l’importation en raison de la taille du marché russe. Victoire Feuillebois rappelle que cette situation était liée à une consommation culturelle encore largement influencée par la Russie, malgré la coexistence de l’ukrainien. Cependant, en 2016, une loi est venue réglementer cette réalité en interdisant l’importation de livres russes qui comportaient un message antiukrainien. Suite à l’invasion russe en février 2022, la Ukraine a renforcé ses mesures en interdisant totalement la vente de livres imprimés en Russie, afin de couper toute source de propagande impérialiste. Par ailleurs, la production nationale en langue ukrainienne a été fortement encouragée grâce au soutien du ministère de la Culture et en collaboration avec des initiatives européennes. Ce contexte a permis l’émergence d’un marché éditorial ukrainien original, centré sur la mise en valeur des voix ukrainiennes et leur histoire. La lutte contre l’hégémonie russe dans ce secteur vise à affirmer une identité nationale distincte, dans un contexte où la Russie cherche à effacer toute trace de culture ukrainienne. Comme le souligne Victoire Feuillebois, cette politique s’inscrit dans une stratégie géopolitique plus large, où la culture devient une arme pour légitimer des revendications nationalistes et territorialistes de Moscou.
Une recomposition du paysage éditorial ukrainien
Depuis le début de cette offensive culturelle, l’Ukraine a vu naître un nouveau marché de l’édition, totalement repensé pour résister à l’oppression. La production de livres ukrainiens est désormais soutenue par des initiatives nationales et européennes, afin de renforcer l’expression d’une voix propre et authentique face à la propagande russe. La littérature, l’histoire et les sciences sociales ukrainiennes se développent dans un contexte de résistance, où chaque ouvrage publié devient un acte de défi face à l’occupation et à la censure. Victoire Feuillebois insiste sur le fait que, même si le marché ukrainien est historiquement marqué par une influence russe, la nécessité d’une diversité culturelle et d’une vision plurielle est devenue une urgence dans la reconstruction de l’identité nationale. La promotion d’une culture moins centrée sur Moscou contribue à la renaissance d’une identité ukrainienne forte, où la littérature et le savoir sont des outils de libération et de résistance face à l’oppression.






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