Pourquoi nos enfants sont-ils devenus des « enfants d’intérieur » à cause des écrans et de la surprotection ?

Sophie Lambert

La transformation de la relation des enfants à l’espace public : d’une liberté d’antan à une protection accrue

Il y a quelques années, Nicolas Santolaria a vécu un moment illustratif pour comprendre comment la perception de la liberté extérieure des enfants a changé au fil du temps. Lorsqu’il a laissé son fils aîné, alors âgé de neuf ans, aller chercher seul le pain, le père a ressenti une vive inquiétude. La crainte de ne pas maîtriser la situation, l’angoisse que quelque chose puisse survenir ou que l’enfant se perde, ont profondément marqué sa conscience. Ce jour-là, il a saisi que la manière dont les enfants d’aujourd’hui interagissent avec leur environnement extérieur diffère considérablement de celle des générations précédentes. Autrefois, les petits pouvaient passer plusieurs heures à jouer dehors, aller à l’école à pied, ou enfourcher leur vélo pour organiser des escapades avec leurs amis, sans que leurs parents n’aient constamment connaissance du parcours ou de leur localisation précise. Cette forme de liberté reposait sur une relation de confiance mutuelle entre les enfants et leurs parents, une confiance qui se fondait sur la connaissance tacite des comportements et des limites acceptées. Nicolas Santolaria, qui est également le rédacteur en chef du supplément Époque du journal Le Monde, a écrit un ouvrage intitulé « Au secours, j’ai élevé des enfants d’intérieur », dans lequel il explore cette évolution inquiétante de la relation des jeunes avec l’espace public.

Une nouvelle réalité où la liberté extérieure des enfants semble se réduire

De nos jours, il devient évident que cette liberté de sortir seul s’est notablement restreinte. Les enfants passent désormais une grande partie de leur temps à l’intérieur, confinés dans leur chambre ou derrière un écran. Leur participation à des activités encadrées ou leur présence dans des lieux privatifs s’intensifie, ce qui témoigne d’un changement profond dans leur rapport au monde extérieur. Cette dynamique ne laisse pas indifférent le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, une instance qui, dans un rapport publié en 2024, a mis en lumière ce qu’elle qualifie de « génération d’enfants d’intérieur ». Selon cette étude, la durée consacrée à jouer librement dehors ou à se déplacer sans adulte a décru au profit d’espaces privés, clos et contrôlés. Cela soulève des questions quant à la nature de l’autonomie accordée aux plus jeunes et à la manière dont l’environnement dans lequel ils évoluent a évolué.

Les facteurs influençant la réduction de l’autonomie des enfants

Ce phénomène ne se limite pas à l’impact des écrans, même si ceux-ci jouent un rôle important dans cette nouvelle organisation de la vie quotidienne. La transformation de la parentalité y contribue également fortement. Les adultes d’aujourd’hui tendent à devenir plus protecteurs, plus inquiets et à limiter l’indépendance de leurs enfants par crainte des dangers. La tendance à rester davantage chez soi, à privilégier la surveillance et la sécurisation de leur environnement, se manifeste concrètement dans des chiffres édifiants : selon le Haut Conseil, 97 % des élèves de primaire et 77 % des collégiens sont accompagnés par un adulte lors de leur trajet jusqu’à l’école. La question qui se pose concerne la origine de cette perte d’autonomie. Selon Nicolas Santolaria, plusieurs facteurs y contribuent : d’abord, l’omniprésence de la voiture dans l’espace urbain et périurbain. Avec une circulation automobile devenue plus dense, la peur et l’angoisse liées à la circulation ont augmenté au fil des années. Par conséquent, les espaces de jeux, autrefois nombreux, ont été réduits, poussant les enfants à se cantonner dans des zones aménagées explicitement pour eux, souvent très standardisées et peu diversifiées.

Les enjeux liés aux récits médiatiques et à la perception du danger

Au-delà de la problématique des espaces et des écrans, il existe une autre influence déterminante : la médiatisation d’affaires tragiques impliquant des enfants. Ces faits divers, souvent largement relayés, alimentent la peur chez les parents et influencent leur perception des risques réels liés à la sécurité de leur enfant. La crainte de voir un drame survenir dans la rue ou en dehors de la maison s’accompagne d’une méfiance accrue vis-à-vis de l’extérieur. Le journaliste Nicolas Santolaria remarque que ces histoires, souvent très médiatisées, ont un impact psychologique significatif. Elles renforcent la perception que la rue constitue un environnement particulièrement dangereux, tandis que les risques à l’intérieur, comme la violence intrafamiliale ou les dangers liés à Internet, sont moins visibles mais tout aussi présents. La distorsion entre la perception et la réalité complexifie la tâche des parents qui, souvent, sous-estiment ou ignorent les risques internes.

La chambre : un nouveau lieu de jeux et d’apprentissage numérique

Dans ce contexte, la chambre de l’enfant devient un véritable espace de vie, parfois même un univers à part entière. La présence des écrans y occupe une place centrale, mais ni Nicolas Santolaria ni d’autres experts ne voient ces appareils uniquement comme de simples sources de distraction. La chambre s’est transformée en un lieu où l’enfant peut s’évader, jouer, apprendre et se retrouver seul face à la technologie. La multiplication des possibilités offertes par l’écran, combinée à un espace de vie confortablement aménagé, contribue à une culture spécifique de la vie intérieure. Selon l’auteur, cette déconnexion du monde extérieur est à la fois une réponse à l’évolution sociétale et une conséquence des nouveaux modes de vie. Néanmoins, il insiste sur l’importance de maintenir un équilibre : si la vie numérique offre une richesse d’expériences, elle ne doit pas remplacer totalement les expériences vécues à l’extérieur. La nécessité pour l’enfant de découvrir le monde réel et d’interagir avec lui demeure une priorité pour soutenir son développement équilibré.

Ne pas limiter la croissance de l’autonomie tout en assurant la sécurité

Le défi pour les parents consiste à offrir une protection adaptée tout en permettant à leur enfant de grandir et de devenir autonome. Si la tentation est forte de tout surprotéger pour éviter les dangers, cela peut aussi limiter la capacité de l’enfant à se construire par lui-même. Selon Nicolas Santolaria, il faut veiller à ne pas transformer cette crainte en une véritable entrave à la progression de l’enfant. La première étape vers plus d’indépendance consiste souvent à laisser l’enfant faire des activités simples en autonomie, comme aller seul chercher le pain ou faire une petite course. La mise en confiance peut également commencer par des rencontres avec ses amis, en groupe : une étape rassurante pour les enfants comme pour les parents. La clé réside dans le fait de montrer l’exemple, en sortant soi-même pour pratiquer des activités en plein air. Le retour au de-sensibilisation à la modernité et à la vie en extérieur est souvent considéré comme une étape essentielle pour retrouver un équilibre sain.

En tant que parents, il est crucial aussi de faire preuve d’exemplarité en sortant soi-même de cette logique de sédentarité. Proposer des activités extérieures, retrouver le plaisir du grand air, constitue un message positif pour encourager l’autonomie tout en renforçant le lien familial.

(*) Nicolas Santolaria, Au secours, j’ai élevé des enfants d’intérieur, éditions Albin Michel, 2024, 19,90 euros.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.