Pourquoi l’on tombe encore dans le piège des brouteurs malgré la connaissance du risque

Sophie Lambert

Les stratégies subtiles derrière les escroqueries sentimentales en ligne

En parcourant divers témoignages relatant des arnaques amoureuses sur Internet, il est fréquent de se demander comment ces fraudeurs parviennent à dupéer autant de personnes. La première réflexion qui vient à l’esprit concerne la naïveté ou la méconnaissance de certains individus face à ce genre de manipulation. Cependant, il est important de comprendre que ces escroqueries ne visent pas exclusivement des personnes vulnérables ou peu informées. Au contraire, les brouteurs ont développé des techniques psychologiques sophistiquées, qui exploitent des besoins profonds liés aux émotions. Lorsqu’une victime découvre qu’elle a été manipulée, elle se questionne souvent avec insistance sur l’origine de sa crédulité : « Comment ai-je pu y croire ? » La même incompréhension prédomine chez les proches, qui ont du mal à saisir comment une personne qu’ils considèrent comme lucide a pu tomber dans le piège.

La psychologie derrière la naissance des escroqueries sentimentales

Ces arnaques ne s’appuient pas uniquement sur la présentation d’un faux discours. Selon Frédérique Korzine, psychanalyste, l’escroc agit là où personne d’autre ne semble regarder : dans le vide affectif laissé par un manque. Ce vide peut concerner l’amour, l’attention ou la tendresse insuffisantes. Le brouteur ne se contente pas simplement de tromper par ses mots ; il s’installe dans cette faille psychique qu’il sait exploiter. La tactique habituelle consiste à façonner un personnage rassurant et valorisant, souvent une figure d’autorité ou d’aventure : un militaire en mission, un expatrié ingénieur ou un médecin travaillant à l’étranger. Ce type d’identité offre une explication plausible à son absence physique, tout en laissant la place à l’imagination de la victime. Sans confrontation à la réalité, cette dernière tend à idéaliser la relation, à embellir cet univers factice et à combler elle-même les zones d’ombre par des fantasmes ou des espoirs.

L’effet du « love bombing » sur la construction du lien

Une étape clé dans la manipulation consiste en le phénomène dit de « love bombing ». Il s’agit d’une démonstration d’affection intense et précipitée dès les premiers échanges : messages réguliers, déclarations d’amour rapides, projets d’avenir immédiats… Selon la spécialiste, cette technique ressemble fortement à un transfert amoureux, où un fort lien affectif se tisse rapidement. Le but est de faire naître une connexion profonde et apparemment sincère, qui donne à la victime le sentiment d’avoir trouvé une personne exceptionnelle. Progressivement, cette relation fictive devient si forte que la victime se sent profondément liée à son interlocuteur, ce qui facilite la progression de la manipulation.

Pourquoi les personnes informées tombent-elles dans le piège ?

Malgré leur connaissance des risques, certains continuent de croire à ces escroqueries. Frédérique Korzine explique que l’information seule ne suffit pas toujours à protéger. La raison réside dans un besoin psychique et émotionnel plus profond, qui trouve une occasion de s’exprimer dans ces situations : « On peut parfaitement connaître les dangers et rester persuadé que c’est une fraude, mais en même temps continuer d’y croire dans une sorte de résistance psychologique. » La victime est souvent convaincue qu’elle vit une histoire unique, différente des autres, une relation passionnée et sincère, loin de l’idée d’un simple arnaque anonymisée. À mesure que la relation s’approfondit, il devient de plus en plus difficile de remettre en question cette union, notamment lorsque des engagements affectifs, puis financiers, ont déjà été pris.

L’importance des besoins universels dans la manipulation

Selon la spécialiste, les escrocs jouent habilement sur des besoins humains fondamentaux : être reconnu, aimé, utile ou avoir une perspective pour un avenir commun. Les promesses de mariage ou de cohabitation offrent une lueur d’espoir à des personnes souvent fragilisées par une rupture, un deuil ou une solitude persistante. Toutefois, ces mêmes individus se voient rapidement solliciter de l’argent, justifié des fois par un accident, des démarches administratives compliquées ou une urgence familiale. La victime ne se sent plus simplement aimée ; elle devient une personne indispensable, celle qui se montre protectrice et qui soutient l’autre, renforçant ainsi le lien de dépendance.

Le déni face à la réalité : un mécanisme d’autoprotection

Malgré les preuves évidentes d’être manipulées, certains préféreront ne pas admettre la supercherie. Frédérique Korzine évoque un réflexe de survie : « Accepter la manipulation c’est aussi faire s’effondrer cette image idéalisée, ainsi que la relation construite. » Le psychisme, pour se préserver, retarde autant que possible la confrontation avec la vérité. Ce phénomène n’est pas dicté par une faiblesse intellectuelle, mais par une réaction instinctive de protection née d’un besoin de préserver une image positive de soi et de sa vie affective.

Les conséquences psychologiques profondes après la découverte de l’arnaque

Découvrir qu’on a été victime d’une arnaque sentimentale peut laisser des traces durables dans le psychisme des victimes. Au-delà de la perte financière, c’est souvent la confiance en autrui qui s’effrite, tout comme la confiance en leur propre jugement. Nombreuses sont celles et ceux qui ressentent une honte profonde, à la fois de s’être laissés berner et de l’intimité révélée au grand jour. La psychanalyste souligne que cette honte provient aussi du fait que la victime a montré, malgré elle, à quel point elle aspirait à être aimée, à être choisie. La douleur ne se limite pas à la sphère financière ou au cœur brisé ; il s’agit aussi d’un effondrement de l’estime de soi et du sentiment d’être incomprise ou exposée.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.