Le Chœur philharmonique de Strasbourg et le quartet Loeffler en voyage musical en Alsace

Sophie Lambert

Une rencontre audacieuse entre chant traditionnel et jazz manouche

Organisé sous le nom évocateur de « Rhapsodies bohémiennes », ce concert réunissait deux univers musicaux apparemment très éloignés : d’un côté, une chorale savante constituée d’une soixantaine de chanteurs, et de l’autre, le jazz manouche porté par l’accordéoniste Marcel Loeffler. L’entreprise de marier ces deux styles semblait risquée, voire presque impossible, en raison de leurs différences fondamentales. Cependant, c’est sans se laisser impressionner par la complexité du projet que Catherine Bolzinger, à la tête de la formation Voix de Strasbourg – un groupe exclusivement féminin qui ouvrait la soirée –, a relevé ce défi avec brio. Elle a su faire preuve d’un style audacieux et d’une imagination qui lui ont permis de concevoir un programme musical très éclectique, dans lequel elle a revendiqué avec fierté sa patte artistique. Sa façon d’assumer cette fusion, parfois inattendue, a permis au spectacle de se démarquer en proposant aux spectateurs un voyage sonore original et intrigant, mêlant intelligemment différents horizons musicaux.

Une tentative de fusion partielle entre deux mondes

En abordant la dernière partie du concert, il était évident que l’attente principale était celle d’une parfaite union entre les deux genres. Malheureusement, cette union n’a été qu’en partie réussie, ou tout du moins perçue comme quelque peu artificielle. Le quartet de Marcel Loeffler a principalement apporté des nuances dans l’interprétation, en jouant avec la rythmique, en intégrant quelques chorus soigneusement dosés, ou encore en proposant des introductions vagabondes qui donnent un aperçu de leur richesse sonore. Néanmoins, la démarche aurait bénéficié d’un dialogue plus fluide entre les passages chantés et instrumentaux, d’un véritable mélange de styles qui aurait permis une fusion plus naturelle et plus intégrée. Le résultat semble davantage une juxtaposition de deux univers plutôt qu’une véritable rencontre artistique où chaque style aurait fusionné harmonieusement avec l’autre.

Une sélection de morceaux emblématiques et une présentation décalée

Parmi le vaste répertoire présenté ce soir, certains morceaux s’imposent par leur capacité à stupéfier par leur originalité. Les chansons issues de la tradition tzigane russe, telles que Les yeux noirs et Les deux guitares, ont apporté une touche dépaysante et mystérieuse, captivant le public par leur sonorité atypique. La version de Bohemian Rhapsody du groupe Queen, quant à elle, a suscité un mélange de surprise et d’interrogation. Sa complexité contrapuntique, conjuguée à une structure parfois déconstruite, a offert une interprétation singulière qui pourrait bien alimenter les débats. Le mélange de ces morceaux iconiques a ainsi permis d’évoquer la richesse et la diversité des langages musicaux, tout en laissant une impression d’expérimentation artistique audacieuse.

Liszt, figure clé de la transition musicale

Ce segment de la soirée a constitué un véritable point tournant dans le programme, permettant d’établir un pont entre la musique savante et le jazz manouche. En effet, c’est autour du piano d’Inga Kazantseva, encadrée par un quartet composé de violon, contrebasse, guitare et accordéon, que la fusion s’est manifestée avec brio. La priorité lui a été donnée avec l’interprétation de la Rhapsodie hongroise numéro 2 de Franz Liszt, jouée avec autorité et légèreté. Ce morceau a fait office de trait d’union parfait entre le monde académique du classique et la liberté expressive du jazz manouche. Pendant cette interprétation, on pouvait apprécier la virtuosité du violon de Julien Pidancier, qui volait avec facétie, ainsi que la sonorité douce et veloutée de l’accordéon de Marcel Loeffler, qui semblait parfois s’harmoniser avec les lignes mélodiques d’une clarinette. La guitare et la contrebasse complétaient ce tableau sonore, proposant un univers riche en textures et en nuances.

Une performance dont la qualité s’est retrouvée nuancée par les conditions techniques

Dans une ambiance acoustique un peu amplifiée, lorsque cela était mal maîtrisé, le rendu sonore a parfois été compromise, notamment avec l’apparition d’un léger grésillement dans les enceintes. La première moitié du concert a néanmoins révélé une maîtrise évidente des interprètes, notamment lorsqu’ils jouaient des œuvres de Brahms –Zigeunerlieder– ou de Bartók –Quatre chansons slovaques–. La précision et l’homogénéité des différentes sections instrumentales y étaient remarquables, témoignant d’un réel savoir-faire. Cependant, il était évident que c’est dans le répertoire allemand que le groupe révélait tout son potentiel, avec une interprétation qui transcendait la simple veine populaire. Catherine Bolzinger y apportait une approche ferme et précise, insufflant à ses performances une légèreté et une lumière apaisante qui capturaient l’auditoire, rendant cette partie particulièrement touchante et esthétique à écouter.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.