La dépression pourrait-elle être un problème de rythme plutôt que psychologique ?

Sophie Lambert

Les liens potentiels entre certains types de dépression et un dysfonctionnement de l’horloge biologique

Le système interne qui régit notre rythme circadien, également appelé « horloge biologique », joue un rôle essentiel dans la synchronisation de nombreuses fonctions vitales sur une période de 24 heures. Ce mécanisme contrôle notamment notre cycle de sommeil, nos périodes d’éveil, la température corporelle, notre appétit, ainsi que diverses autres activités physiologiques. Lorsqu’il est désorganisé ou désynchronisé, il peut entraîner une série d’effets néfastes, notamment des troubles du sommeil et de l’humeur. Ce phénomène peut résulter d’un emploi du temps irrégulier ou d’un déficit d’exposition à la lumière naturelle durant la journée, ce qui peut perturber le rythme naturel de l’organisme.

Une étude révélatrice sur la relation entre la dépression et le rythme circadien

Le 20 octobre 2026, une recherche menée par des spécialistes du Brain and Mind Centre de l’Université de Sydney, en Australie, a été publiée dans le British Journal of Psychiatry. cette étude a porté sur un vaste groupe de plus de 10 000 individus souffrant de dépressions sévères ou répétées, avec une approche à la fois clinique et génétique. L’objectif était d’évaluer si certains profils de dépression pourraient être liés à des anomalies dans leur horloge biologique.

Une proportion notable de patients présente des symptômes liés au rythme circadien

Parmi ces participants, près d’un quart, soit 2 604 personnes, répondaient à au moins trois des six critères « circadiens » définis par les chercheurs. Ces critères comprenaient notamment : des habitudes de coucher et de lever tardives, une sensation de grande fatigue peu après le réveil, un sommeil accru durant les épisodes dépressifs, des horaires de sommeil très variables entre les jours de semaine et le week-end, ainsi qu’un décalage social, c’est-à-dire des horaires décalés par rapport à la majorité. D’autres symptômes observés comprenaient des modifications importantes de l’humeur, de l’énergie ou de l’appétit selon la saison, ainsi qu’un cycle de sommeil décalé, avec un endormissement et un réveil plus tardifs que ceux de personnes du même âge.

Une majorité de ces patients présentent une hypersomnie et une fatigue intense

Le symptôme le plus fréquent observé dans ce sous-groupe était une hypersomnie, avec 84 % des personnes déclarant dormir beaucoup plus durant leurs épisodes dépressifs. Par ailleurs, 83 % d’entre eux évoquaient une fatigue matinale importante, ressentie dès le réveil. Ces personnes semblaient également souffrir de fluctuations notables dans leur sommeil, leur humeur, leur niveau d’énergie et leur appétit en fonction des saisons, et leur cycle de sommeil avait tendance à être décalé par rapport à ce que l’on pourrait considérer comme normal pour leur âge.

Des profils plus jeunes, majoritairement féminins et plus sévères

Il ressortait aussi que ces individus présentant une dépression liée au rythme circadien étaient en général plus jeunes, avec une moyenne d’âge d’environ 38 ans, et étaient majoritairement des femmes. Leurs symptômes étaient également plus intenses, comprenant des épisodes d’hypomanie, des idées psychotiques, ainsi que des pensées suicidaires. Ils souffraient plus fréquemment de détresse psychologique et de douleurs physiques, avec en outre une tendance à prendre du poids durant les phases dépressives.

Implications pour le traitement de la dépression circadienne

Ces résultats ont des conséquences importantes sur la manière de concevoir et d’administrer les traitements pour cette forme particulière de dépression. En effet, il a été observé que les antidépresseurs de première ligne, comme les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) ou les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (IRSN), étaient moins efficaces chez ces patients spécifiques, comme le souligne la spécialiste Dre Emiliana Tonini. En revanche, d’autres médicaments, tels que la mirtazapine ou l’amitriptyline, ne montraient pas de diminution de leur efficacité dans ce même contexte.

Une réponse paradoxale aux traitements

Cela peut paraître surprenant, car en général, une dépression plus sévère aurait tendance à mieux répondre aux traitements médicamenteux. La situation inverse observée ici renforce l’idée qu’un mécanisme biologique particulier pourrait être en cause. Les chercheurs avancent que cette dépression dite « circadienne » pourrait répondre de façon plus efficace à des approches thérapeutiques ciblant directement l’horloge biologique ou utilisant la chronothérapie. Cela inclut notamment l’exposition à la lumière en journée, la réduction de la lumière la nuit, l’instauration d’horaires de sommeil réguliers, ou encore l’utilisation de la mélatonine. L’utilisation d’antidépresseurs agissant sur les récepteurs de la mélatonine ou la luminothérapie pourrait également s’avérer bénéfique. Selon le professeur Ian Hickie, la majorité des jeunes souffrant de dépression recevront probablement initialement un traitement par ISRS, mais pour au moins 25 % d’entre eux, des options plus ciblées sur leur rythme circadien pourraient être plus efficaces médicalement et comportementalement.

Des résultats encore à confirmer

Il est important de noter que ces conclusions reposent en partie sur des données déclaratives, sans mesures directes des marqueurs physiologiques propres à l’horloge interne, comme la mélatonine. Par conséquent, ces résultats préliminaires devront être validés par d’autres études afin de mieux comprendre la relation entre la dysrégulation circadienne et la dépression, et d’optimiser les stratégies thérapeutiques pour ces patients.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.