Justice : 40 ans après, double meurtre d’enfants à Montigny-lès-Metz toujours non résolu

Sophie Lambert

Il y a quarante ans, en ce dimanche 28 septembre 1986, une journée marquante s’est déroulée dans la petite ville de Montigny-lès-Metz, située dans le département de la Moselle. En fin d’après-midi, la gendarmerie découvre deux jeunes garçons morts sur un talus bordant la voie ferrée SNCF, surplombant la rue Venizélos. Le crime est d’une violence extrême : Alexandre Beckrich et Cyril Beining ont été victimes de coups terribles portés à la tête à coups de pierre. Leur jeune âge, seulement 8 ans, rend cette tragédie encore plus insupportable et déroutante, laissant la communauté locale en état de choc face à l’horreur de cette attaque gratuite.

Un suspect désigné et un premier verdict controversé

Rapidement, une personne est identifiée comme potentiellement impliquée : il s’agit de Patrick Dils, un garçon de 16 ans qui réside dans la rue Vénizelos. De stature élancée, il pèse environ 60 kilogrammes, et ses hobbies incluent la collection de timbres. Lors des premières investigations, impressionnés par la place qu’il semble occuper dans les investigations, les autorités lui font avouer le double meurtre. En 1989, face à la justice des mineurs, Patrick Dils est condamné à la réclusion à perpétuité. Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là, car le cas va prendre une tournure inattendue en raison de la présence durant cette période de Francis Heaulme, un tueur en série connu sous le nom de “routard du crime”, qui se trouvait à Montigny ce jour-là. La confusion et les doutes persistent, notamment lors du procès en appel en 2001, où Dils est à nouveau condamné, cette fois à 25 ans de prison. Il faudra attendre un autre procès, celui d’avril 2002, pour que justice soit enfin rendue et que Patrick Dils soit déclaré innocent, après avoir passé plus de 14 ans derrière les barreaux.

Une longue saga judiciaire de plus de trente ans et plusieurs procès

L’affaire Francis Heaulme, quant à elle, ne va cesser d’évoluer, avec des rebondissements judiciaires qui s’étendent sur plusieurs décennies. Finalement, en 2017, après de nombreux examens et délibérations, Heaulme est reconnu coupable et condamné à la réclusion à perpétuité par la cour de Metz. La décision est confirmée par la cour d’appel de Versailles, apportant ainsi une conclusion à plus de 30 années d’enquêtes, de procès, et de controverses. Au total, ce long feuilleton judiciaire a nécessité six procès distincts pour aboutir à cette condamnation définitive, illustrant la complexité de cette sordide affaire qui a maintenu la région sous tension pendant de si nombreuses années.

Des personnages clés dans une affaire qui fascine et dérange

Une figure importante dans cette saga est Jean-Marie Beney, un magistrat hors norme, ayant occupé la fonction de procureur général à Dijon, avant d’être nommé en 2013 à la cour d’appel de Metz. Ce magistrat, qui a également été l’un des acteurs de l’affaire Grégory en 1984, est fortement impliqué dans la résolution de cette affaire montée de toutes pièces. En arrivant à Metz, il a pris en charge la partie de l’accusation lors du procès de Francis Heaulme. Son regard critique sur le dossier témoigne de sa rigueur et de son expertise dans des dossiers difficiles, souvent marqués par des zones d’ombre et des erreurs judiciaires.

Un parcours judiciaire marqué par la complexité et les erreurs

Patrick Dils et Francis Heaulme ont tous deux été soumis à plusieurs procès. Dils, notamment, a été jugé à trois reprises. Jean-Marie Beney raconte que, avant de rejoindre Metz, il observait cette affaire de loin dans la presse, curieux de voir comment la justice traiterait cette erreur. La particularité de l’affaire Dils résidait dans le fait qu’il avait été condamné à nouveau après avoir obtenu, en révision, un acquittement. La procédure judiciaire a connu de nombreux rebondissements, et Dils a dû attendre un troisième procès, à Lyon, pour que la vérité éclate enfin, lui permettant d’être innocenté après presque 15 ans de détention injustifiée.

Pour Francis Heaulme, les démarches ont été tout aussi longues. Son inculpation s’est faite avec des délais, notamment en raison de l’intervention de non-lieux, ce qui a retardé sa comparution aux tribunaux. Ce n’est qu’en avril 2014 qu’il a été officiellement traduit en justice pour ce crime, après une série d’investigations complexes. La cour a dû faire face à un élément crucial : la possibilité de l’intervention d’un troisième homme sur les lieux du crime, Henri Leclaire, qui avait déjà été interrogé. La nécessité de clarifier cette piste a conduit à l’ajournement du procès, afin d’approfondir ces nouveaux témoignages.

Une tragédie comparable à celle de Grégory

Après des investigations approfondies, et une fois que la piste de Leclaire a été définitivement écartée, Francis Heaulme a été jugé en 2017, puis condamné à la prison à perpétuité. La décision a été confirmée un an plus tard par la cour d’appel de Versailles. Jean-Marie Beney, qui avait requis cette peine à Metz, n’a aucun doute quant à la culpabilité de Heaulme dans cette affaire. Ses analyses, appuyées par la motivation écrite de la décision des jurés, montrent que toute la justice a été mobilisée pour faire la lumière sur ce crime. Il souligne d’ailleurs l’importance de cette motivation, qui est rarement aussi détaillée dans une condamnation.

Dans ses réflexions, ce magistrat enfin à la retraite, aujourd’hui basé à Nancy, compare cette affaire à celle de Grégory, devenue une énigme insoluble. Il raconte que Heaulme a confié avoir basculé vers le crime après le décès de sa mère, survenu le 16 octobre 1984, date à laquelle le corps du petits Gregory a été découvert dans la Vologne. La ressemblance entre ces tragédies, leur nature non résolue, et le contexte familial de Heaulme nourrissent encore aujourd’hui une certaine inquiétude, laissant planer l’ombre d’un mystère irrésolu qui continue de hanter la région.

La complexité de ces affaires judiciaires, leur durée exceptionnelle, et la difficulté à faire toute la lumière sur ces crimes témoignent des défis que pose la justice face à la crime organisé et aux suspects potentiellement multiples. La vérité finit souvent par triompher, mais la douleur laisse toujours des traces indélébiles dans la mémoire collective.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.