Une idée répandue, mais erronée, sur la naissance du rallye-raid
Il est communément admis que Thierry Sabine est à l’origine du rallye-raid, en particulier du célèbre Paris-Dakar. Pourtant, cette croyance ne correspond pas à la réalité historique. L’inventeur de ce type de compétition n’est pas Thierry Sabine, et le Paris-Dakar n’a pas été la première endurance de ce genre. Avant cette course emblématique, d’autres initiatives ont posé les bases de ce qui deviendra une discipline à part entière, démontrant que c’est plutôt un long processus d’évolution qu’on lui doit.
Les premières grandes aventures en Afrique : le début d’un défi hors normes
Quelques années avant la création du mythique rallye, un projet audacieux, l’Abidjan-Nice, s’était lancé dans l’aventure. Né sous l’impulsion de Jean-Claude Bertrand, ce périple partait d’Abidjan pour atteindre Nice, traversant plusieurs pays africains et européens. Le parcours totalisant environ 10 000 kilomètres reliait la Côte d’Ivoire à la France, passant par la Haute-Volta, le Niger, l’Algérie, le Maroc, l’Espagne, et enfin la métropole. La première édition de cette expédition s’est déroulée à la fin de décembre 1975 pour s’achever début janvier 1976, avec une aventure qui marqua profondément ses participants et l’histoire des rallyes tout-terrain.
Le rallye le plus exigeant du monde : une épreuve unique en son genre
Ce qui définit cette course comme étant la plus dure du monde, c’est sa simplicité apparente mais sa difficulté extrême. Le format repose sur un parcours en milieu hostile, empruntant des régions difficiles, et les véhicules engagés sont souvent mis à rude épreuve. Les concurrents doivent emporter avec eux nourriture, vêtements, matériel de camping, et outils de réparation, car l’organisation est rudimentaire. La navigation s’effectue à l’aide d’un road-book sommaire et d’une carte Michelin d’Afrique de l’Ouest, rendant chaque étape imprévisible. La course est ponctuée de passages à franchir, de rochers, de températures écrasantes, de la faune imprévisible, ainsi que de pannes mécaniques ou de bivouacs improvisés en pleine nature.
Une organisation volontairement rudimentaire et un passé audacieux
La maîtrise de cette course ne repose pas sur une gestion sophistiquée. La navigation repose sur des outils sommaires, ce qui oblige les participants à une grande autonomie. Parmi eux, certains organisateurs ne font pas preuve d’une grande patience. Jean-Claude Bertrand, par exemple, est aussi à l’origine du Bandama Rally, une course qui a marqué l’histoire automobile en 1972, lorsque aucun concurrent n’a réussi à terminer l’épreuve, laissant une trace indélébile dans la mémoire des passionnés.
Un pilote autodidacte : l’histoire de Jean-Claude Briavoine
C’est dans ce contexte que Jean-Claude Briavoine, un entrepreneur spécialisé dans la maçonnerie dans la région normande, se découvre une passion pour le tout-terrain. Son parcours sportif commence dans les années 1960, lorsque, insatisfait de voir tant de rallyes organisés à proximité, il décide de décrocher une licence et de participer à ces compétitions avec une Panhard 24 TC sur des routes pavonnées. Son intérêt pour le sport automobile grandit et en 1970, il participe au Rallye Infernal, une épreuve tout-terrain créée par des organisateurs français pour rivaliser avec le RAC anglais. Pilotant une Renault 4, Briavoine se forge une réputation dans cette discipline naissante. Peu à peu, il découvre que l’Afrique offre un terrain de jeu idéal pour ses ambitions, et ce, malgré le manque d’organisation et l’environnement difficile.
Une opportunité inattendue et une voiture d’aventure
En fin 1974, Jean-Claude Bertrand le contacte pour lui proposer une voiture destinée au rallye du Bandama, une étape majeure de l’époque. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il se prépare à écrire une page peu commune dans l’histoire de Renault en Afrique. Au lieu d’opter pour un véhicule tout-terrain conventionnel, Briavoine choisit une Renault 12 1600, alors initialement conçue pour le marché américain, mais modifiée pour résister aux terrains exigeants. La voiture bénéficie des améliorations réalisées avec l’aide de l’ingénieur Renault Hubert Melot : suspension renforcée, résistance accrue du moteur, ajout d’une plaque de protection en tôle d’Alpax, et transmission intégrale conçue par Sinpar.
Une préparation hors norme dans le sous-sol d’une maison
Ce qui est remarquable, c’est que cette préparation, loin d’être effectuée dans un centre de course ou un atelier spécialisé, est réalisée dans le sous-sol de la maison de Briavoine. La mécanique y est montée et ajustée avec passion, dans une ambiance artisanale, loin des standards de l’industrie. La voiture, bien que modeste, se révèle redoutablement résistante et efficace.
Une Renault 12 à l’épreuve du désert africain
La Renault 12 Break 4×4 customisée par Briavoine, équipée du moteur Gordini double carburateur produisant environ 160 chevaux, se montre à la hauteur des défis. Sa légèreté et ses modifications la rendent plus apte à affronter les terrains difficiles, avec une traction intégrale, des suspensions renforcées et une mécanique conçue pour être réparée sur place, sans assistance. Malgré une boîte de vitesses fragile, la voiture résiste à l’épreuve des pistes africaines, permettant à Briavoine et son copilote, Alain Oger, de continuer l’aventure.
Une victoire inattendue et spectaculaire
Le point d’orgue de cette aventure a lieu en janvier 1977, lorsque, après plus de 10 000 kilomètres de pistes rocailleuses et de pièges, Briavoine et Oger franchissent la ligne d’arrivée de cette course difficile à Nice, en tête du classement. Leur Renault 12 remporte la victoire face à des véhicules bien plus puissants et modernes, tels que les Land Rover ou les voitures de compétition. Cette performance hors du commun leur vaut une reconnaissance immédiate dans le monde du sport automobile.
Une reconnaissance officielle et une satisfaction personnelle
À leur arrivée, Briavoine — qui n’a pas remboursé la voiture — reçoit une attention particulière. Tout de suite, la campagne de communication de Renault exploite cette réussite pour valoriser ses prototypes et ses innovations. Même Amédée Gordini, légendaire préparateur automobile, adresse une lettre de félicitations à Briavoine, saluant l’ingéniosité de ce maçon devenu pilote. Ce succès marque une étape décisive dans la carrière de Briavoine, qui se voit consacrer par la marque au losange.
Une fin de relation mouvementée avec Renault
Cette victoire, aussi spectaculaire qu’inattendue, ne passe pas sans conséquence. Gérard Larrousse, responsable du service compétition chez Renault, n’apprécie pas spécialement ce succès spécialisé. Il confie que ses supérieurs lui ont reproché d’avoir gagné avec une Renault, craignant que cette performance ne leur impose l’obligation d’attribuer une voiture officielle à Briavoine. La tension monte, et ce dernier décide de quitter la marque, préférant poursuivre ses aventures indépendamment.
Une nouvelle étape dans la carrière de Briavoine : le Dakar et le Niva
Après cette expérience, Briavoine poursuit son parcours dans le rallye-raid. Son engagement le mène à participer à de nombreuses éditions du Dakar, où il devenant un spécialiste des véhicules peu conventionnels. L’intérêt pour cette discipline l’amène à découvrir, un jour, un véhicule peu connu en Europe : la Lada Niva. Lors d’une promenade dans une rue d’Évreux, il découvre cette voiture compacte, légère et 4×4. Impressionné, il perçoit immédiatement le potentiel de cet engin, pensant que ses modifications initiales sur la Renault 12 pouvaient s’appliquer à la Niva. Il contacte alors l’importateur et envisage rapidement une nouvelle aventure.
Une carrière toute entière consacrée à la conquête du désert
Par la suite, brièvement, il se consacre à la participation au Dakar avec la Lada Niva. Les années suivantes, il se montre parmi les meilleurs pilotes de cette compétition, terminant notamment troisième en 1981 et deuxième en 1982. Son expérience, alliant passion amateur et compétences de mécanicien autodidacte, lui permet de gagner en reconnaissance, et la marque Lada finit par valoriser ses talents et réalisations en le soutenant dans ses exploits africains.






