Comment la révolte se vit de l’autre côté du Rhin à Berlin

Sophie Lambert

L’humour sarcastique en dit long. Lors du premier rassemblement d’élèves dans un lycée berlinois à la mi-octobre, les forces de l’ordre sont intervenues, mais sans utiliser de gaz lacrymogène ni de matraques. Elles ont simplement soulevé du sol quelques élèves formant une chaîne humaine. Un camarade a plaisanté sur les réseaux sociaux en écrivant : « Un jeune a perdu une chaussure ! », ce qui montre le ton léger adopté face à cette opposition. La différence est frappante avec la colère qui s’exprime en France chez la nouvelle génération. Pourtant, la situation dans les écoles berlinoises ou stuttgartiennes est tout aussi préoccupante : le mécontentement est grand, et la pénurie d’enseignants y atteint des niveaux critiques. Les plafonds se fissurent de la même manière, révélant une crise profonde dans le système éducatif.

Le week-end dernier, la « Gen Z » s’est manifestée lors de défilés dans une trentaine de villes en Allemagne. Cependant, malgré l’agitation de plusieurs groupes d’extrême gauche qui cherchent à unifier leurs luttes le long du Rhin, le fossé culturel et politique reste évident. En Allemagne, un slogan apparaissant sur TikTok et dans les manifestations résume la situation : « Gen Z regelt » (La génération Z décide et assume). Ce message en dit long : dans la région de la Ruhr, certains jeunes ont été aperçus en train de réparer eux-mêmes leurs écoles délabrées, adoptant une attitude pragmatique d’auto-organisation face à leur incertitude pour l’avenir. C’est une prise en main concrète des problèmes, un signe de maturité face aux enjeux sociaux et environnementaux.

Mais ne portons pas d’idéalisme excessif. En marge des cortèges samedi dernier, quelques incidents de violences, de dégradations et de pillages ont été recensés. La police a répondu avec des canons à eau, mais ne dispose pas de gaz ou de balles en caoutchouc dans ses équipements habituels. Je n’ai jamais vu de manifestation « Fridays for Future » dispersée par des forces de l’ordre en nasses ou en chargeant avec des LBD. Lors de la mobilisation contre la réintroduction du service militaire, l’hiver dernier, aucun débordement n’a été observé, malgré la présence de pancartes provocantes. La stratégie de la police, privilégiant la désescalade, semble efficace pour éviter que la colère ne dégénère en violence ouverte, en maintenant un certain contrôle sur la situation.

De plus, la façon dont la politique est structurée en Allemagne influence également la nature des revendications. En France, une seule décision du ministère peut toucher tous les élèves du pays, créant une réaction collective nationale. En Allemagne, le système éducatif est décentralisé, réparti entre seize Länder. Si un lycée se trouve en mauvais état, la responsabilité revient au Sénat régional de Berlin, plutôt qu’au gouvernement central fédéral. À la rentrée après les vacances d’automne, plusieurs établissements berlinois ont mis en place des initiatives de gestion partagée, impliquant directement les élèves à travers des conseils de délégués ou des assemblées régionales. Ces mécanismes permettent souvent de désamorcer la frustration en impliquant les jeunes dans le processus décisionnel, évitant que la contestation ne s’enflamme.

Enfin, l’avenir des lycéens allemands est largement moins anxiogène que celui de leurs homologues français, notamment parce qu’ils ne vivent pas sous la menace constante de Parcoursup. Le système français, encore imparfait, organisa l’orientation des élèves très tôt, dès la fin de la quatrième. La sélection implique souvent des dossiers complexes, des entretiens individuels, la pression des notes et des listes d’attente, ce qui rend la transition vers le secondaire particulièrement difficile pour les jeunes et leurs familles. Ce processus peut conduire à des drames familiaux, renforçant la fracture sociale et territoriale. En revanche, en Allemagne, cette étape n’est pas aussi conflictuelle : à partir du niveau CM1, il n’y a pas lieu d’organiser des manifestations ou des blocages pour exprimer des revendications. Les parcours éducatifs y sont perçus différemment, avec moins de stresse initial.

Hélène Kohl, correspondante aux DNA à Berlin depuis 2003, anime également un podcast où elle partage son regard sur les événements locaux : podcast.ausha.co/le-podkast

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.