Une étude démontre l’efficacité des médicaments contre Alzheimer, malgré leur déremboursement

Sophie Lambert

La maladie d’Alzheimer : un défi croissant face au vieillissement mondial

Aujourd’hui, la maladie d’Alzheimer concerne environ 1,2 million de personnes en France, et sa prévalence mondiale atteint plus de 55 millions d’individus. Avec le marché du vieillissement de la population, il est prévu que ce nombre finit par tripler d’ici 2050, atteignant ainsi 152 millions de personnes atteintes de démence à travers la planète. La progression de cette pathologie constitue une préoccupation majeure pour le système de santé et la société dans son ensemble, soulignant la nécessité de mieux comprendre, prévenir et traiter cette maladie neurodégénérative.

Les traitements actuels et leur limitation

En dépit de l’importance croissante de la maladie, la communauté médicale se trouve actuellement dans l’incapacité de proposer un remède curatif contre la maladie d’Alzheimer. La majorité des traitements disponibles qu’on a longtemps utilisés en France, notamment en 2018, ont été déremboursés sur décision du ministère de la Santé, s’appuyant sur les recommandations de la Haute autorité de santé. Ces médicaments, fundamentellement conçus pour atténuer les symptômes plutôt que pour traiter la cause profonde de la pathologie, ont été progressivement retirés du remboursement sans que des alternatives curatives n’aient émergé.

Les inquiétudes sur la sécurité et l’efficacité des médicaments

Cette décision a été motivée par des préoccupations sur la sécurité à long terme et la validité des bénéfices offerts par ces traitements. Les experts de la Haute autorité de santé, particulièrement ceux de la commission de la transparence, s’étaient montrés inquiets face au déficit de données concernant l’efficacité prolongée de ces médicaments chez des patients plus âgés et généralement atteints de multiples autres affections. En effet, la majorité des études cliniques portant sur ces médicaments avaient été menées sur des populations plus jeunes et plus homogènes, et il n’était pas certain que leurs effets soient similaires dans la vie réelle, où les patients présentent souvent des comorbidités importantes.

La fin de la commercialisation du donézépil en 2018

Une illustration notable de cette évolution concerne le donézépil, qui, après avoir été un des leaders dans cette classe de médicaments pour la maladie d’Alzheimer, a vu son remboursement suspendu en août 2018. Ce retrait a marqué une étape décisive dans la gestion pharmacologique de cette affection en France, laissant ouverte la question de l’efficacité relative et de la sécurité de ces médicaments à long terme.

Étude sur le suivi des patients en vie réelle

Face à ces événements, une initiative menée par le Centre mémoire de Lille, en collaboration avec le Centre BNI Neuroscience & Cognition et le service d’épidémiologie, santé publique, économie de la santé et prévention du CHU de Lille, a décidé de suivre un large échantillon de 5 700 patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Ces patients avaient soit interrompu, soit continué leur traitement en 2018, offrant ainsi une perspective réelle sur l’évolution de la maladie dans la pratique clinique quotidienne.

Évaluation de la progression cognitive

Les chercheurs ont utilisé le score MMSE (Mini Mental State Examination) pour mesurer la cognition globale des patients. Cet indicateur, largement reconnu dans le domaine, permet d’établir un suivi précis de l’état mental des patients atteints d’Alzheimer, en leur attribuant une note sur 30. La comparaison entre les patients qui poursuivaient leur traitement et ceux qui l’avaient arrêté a permis de constater des différences notables dans l’évolution de leur état mental.

Résultats à long terme des « poursuiveurs » versus « arrêtants »

Les résultats, publiés dans la revue The Lancet Regional Health Europe, ont montré que les patients qui continuaient leur traitement bénéficiaient d’un maintien cognitif modéré sur une période de quatre ans. L’étude révèle également qu’il n’y avait pas de différence significative en termes de mortalité entre les deux groupes, ce qui souligne que poursuivre le traitement n’augmenterait pas les risques de mort prématurée.

Impact quantifié sur la progression cognitive

Concrètement, l’analyse indique que la différence de score MMSE approximative entre les deux groupes est de 0,97 point à un an et de 1,81 point à quatre ans. Cela traduit un avantage pour ceux qui poursuivaient leur traitement, avec un gain estimé à environ 6,5 mois de retard dans la progression de la maladie à un an, et jusqu’à 11,3 mois à quatre ans. Selon Octave Guinebretière, du Centre du Cerveau à Paris, cet écart croît rapidement au début, avant de se stabiliser, ce qui montre la possibilité de préserver une meilleure qualité de vie sur le long terme en poursuivant ces traitements.

La confirmation par des études de grande ampleur

Les résultats de cette étude reçoivent un appui solide de la part de la Banque Nationale Alzheimer, une base de données exceptionnelle à l’échelle nationale, qui rassemble des données issues de plus de 600 consultations mémoire. Ces résultats confirment ceux obtenus par l’essai Domino, une étude randomisée menée au Royaume-Uni, qui avait également examiné la place des médicaments anti-Alzheimer dans les stades avancés de la maladie.

La controverse autour de l’intérêt des traitements à long terme

Les résultats positifs affichés par ces recherches n’ont toutefois pas suffi à influencer la décision de déremboursement, car la communauté scientifique estimait que dans les formes très avancées de la maladie, l’impact de ces médicaments était limité et leur pertinence clinique douteuse. De plus, la population étudiée dans ces essais ne représentait pas toujours les patients dans leur quotidien, ce qui compliquait la généralisation des résultats.

Une vision plus large et concrète du bénéfice

Selon le professeur Thibaud Lebouvier, du CHU de Lille, cette nouvelle analyse s’appuie sur un échantillon beaucoup plus représentatif de la pratique clinique réelle, intégrant des patients à un stade précoce, et assurant un suivi plus prolongé. Ces résultats montrent que l’usage de ces inhibiteurs de l’acétylcholinestérase peut continuer à offrir un bénéfice à long terme, tout en restant relativement sûr dans le cadre de leur utilisation en conditions réelles.

Appel à une révision des règles de remboursement

Les auteurs de cette étude proposent donc un réexamen de la décision de retirer ces médicaments de la liste des remboursables. Selon eux, ces médicaments restent, dans leur optique, une option à la fois sûre et efficace dans le traitement de la maladie d’Alzheimer, en particulier sur les stades léger à modéré, où leur impact pourrait encore être significatif.

En conclusion

Les résultats issus de cette recherche alimentent le débat sur la pertinence du maintien ou non du remboursement de certains médicaments anti-Alzheimer. Tout en reconnaissant la complexité et les limites des traitements actuels, ces études montrent cependant que leur gestion en pratique quotidienne pourrait encore offrir une certaine efficacité, justifiant une réflexion sur leur utilisation prolongée dans le cadre d’une prise en charge multidisciplinaire.


Source : CHU de Lille, The Lancet Regional Health Europe

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.