Pourquoi la coloscopie n’est pas toujours effectuée rapidement après un test positif au cancer colorectal

Sophie Lambert

La prise en charge du dépistage du cancer colorectal : un enjeu crucial en France

Dans le cadre du programme national dédié à la détection précoce du cancer colorectal, tous les individus âgés de 50 à 74 ans, sans autres facteurs de risque spécifiques en dehors de leur âge, reçoivent, tous les deux ans, un kit à installer chez eux. Ce kit contient principalement un test immunologique détectant la présence de sang occulte dans les selles, connu sous le nom de FIT (Fécal Immunochemical Test). Lorsqu’un résultat positif est obtenu à l’issue de ce test, la conduite recommandée est de réaliser une coloscopie dans un délai maximum de 31 jours. Cette étape est essentielle pour confirmer ou infirmer la présence d’une éventuelle tumeur ou lésion à risque.

Cependant, des études récentes soulignent une problématique majeure : une très faible proportion de patients suit cette recommandation dans les délais impartis. En pratique, beaucoup ne se rendent pas à leur coloscopie dans la période recommandée, voire ne la réalisent jamais, malgré la notification d’un résultat positif. Cette situation soulève d’importantes interrogations sur l’efficacité du dispositif de dépistage tel qu’il est mis en œuvre aujourd’hui.

Une faible proportion de patients réalisent leur coloscopie dans le délai idéal

Une étude menée par le centre régional de coordination des dépistages des cancers de la région Auvergne Rhône-Alpes a permis d’analyser le comportement de plus de 530 000 personnes lors de leur parcours de dépistage. Ces données, recueillies entre 2016 et 2020, ont permis d’évaluer à quel point les patients respectaient le délai recommandé pour la réalisation de leur coloscopie après un résultat positif au FIT.

Les résultats sont éclairants : seulement 4,7 % des individus ont effectué leur coloscopie dans le mois suivant leur résultat positif. La majorité, soit 52,2 %, ont finalement réalisé cet examen dans un délai maximum de trois mois. Au bout de deux ans, 87 % des patients avaient tout de même complété leur procédure, mais cela implique donc qu’une part significative n’a pas respecté le délai initial, certains n’y ayant jamais recours. Ces chiffres mettent en évidence que, lorsque la coloscopie est effectuée tardivement, cela peut compromettre la détection précoce de formes avancées de la maladie.

Les auteurs de cette étude soulignent qu’un peu plus de la moitié des patients ont obtenu leur coloscopie dans les trois mois suivant le test positif, tandis que 13 % n’ont pas bénéficié de cet examen même après deux ans. La conclusion est claire : la réalisation de la coloscopie n’est pas systématique, ni toujours dans les délais considérés comme optimaux, ce qui constitue une problématique de santé publique majeure.

Des disparités géographiques et sociales dans la réalisation de la coloscopie

Les variations dans la rapidité d’accès à la coloscopie ne sont pas uniformes sur le territoire. Certains départements présentent des taux très faibles de réalisation dans les trois premiers mois : par exemple, seulement 26 % dans le Territoire de Belfort, contre 71 % dans le Morbihan. Par ailleurs, l’étude montre que plus les zones où vivent les patients sont socialement défavorisées, plus le délai entre le résultat positif au FIT et la réalisation de la coloscopie tend à augmenter. Cette inégalité d’accès est également accentuée par l’âge : les personnes plus jeunes, notamment celles situées dans la tranche des 60-69 ans, ont tendance à effectuer rapidement leur coloscopie, ce qui pourrait indiquer une meilleure sensibilisation ou une meilleure prise en charge.

En revanche, chez les plus âgés de 70 à 75 ans, la probabilité de réaliser cette étape dans un délai raisonnable est plus faible, probablement à cause de la présence de multiples comorbidités, ou encore de réticences des professionnels de santé ou des patients eux-mêmes à subir l’examen. Ces différences soulignent la nécessité de renforcer la cohérence du parcours de soins, en tenant compte des particularités sociales, géographiques et démographiques.

Les différences entre hommes et femmes : un constat rassurant

Une tendance rassurante apparaît également en ce qui concerne le genre : les femmes ont une propension plus forte à réaliser une coloscopie après un test positif, et ce, quel que soit le délai considéré. La coopération avec cet examen est donc plus fréquente chez elles, notamment dans le délai d’un mois. Cette disparité pourrait s’expliquer par des différences dans la perception du risque ou dans la sensibilisation à la maladie.

Les profils des personnes qui, pour diverses raisons, ne réalisent jamais leur coloscopie malgré un résultat positif sont également mieux définis. Ils se caractérisent par un âge plus avancé, un sexe masculin, la première fois qu’elles passent ce dépistage, une situation sociale défavorisée, ainsi que par l’absence de transmission du résultat du test au médecin traitant. Ces éléments permettent d’identifier des populations à risque d’échappement à la procédure de dépistage et de cibler des efforts pour améliorer leur suivi.

Les freins liés à l’âge et à l’accès aux soins

L’analyse montre que les personnes situées dans la tranche d’âge 60-69 ans sont généralement les plus promptes à effectuer leur coloscopie après un résultat positif, souvent dans un délai de 1 à 3 mois. Cela pourrait s’interpréter comme la conséquence d’une meilleure compréhension de l’importance de l’examen, ainsi qu’une plus grande autonomie dans la gestion de leur parcours de soins. À l’inverse, les sujets âgés de 70 à 75 ans présentent une probabilité plus faible de réaliser l’examen dans un délai de deux ans. La présence de multiples autres pathologies, le vieillissement, ainsi que le possible rejet des examens invasifs par certains praticiens ou patients, constituent probablement des freins majeurs à cette réalisation rapide ou même à sa réalisation tout court.

Le risque accru d’un retard dans la coloscopie

Le retard dans la réalisation de la coloscopie après un test positif a des conséquences potentielles graves. Les données sont claires : ne pas procéder à cet examen ou le faire tardivement augmente significativement le risque de développement d’un carcinome colorectal à un stade avancé. Plusieurs études convergent vers cette conclusion, en montrant notamment qu’un délai supérieur à dix mois entre un résultat positif et la réalisation de la coloscopie double presque le risque de décéder d’un cancer colorectal. Plus encore, un délai de plus de six mois multiplie cette dangerosité.

Il convient toutefois de préciser que, selon une analyse spécifique, réaliser la coloscopie dans les 12 mois suivant un test positif ne semble pas augmenter significativement le risque de cancer colorectal ou de cancer avancé, par rapport à une intervention effectuée dans un délai de 8 à 30 jours. La prudence reste toutefois de mise, car plus le délai s’allonge, plus le risque de détection tardive d’un cancer agressif augmente.

Une réalité difficile à accepter : les obstacles à l’accès à la coloscopie

Au-delà des données statistiques, cette étude met en lumière une réalité préoccupante : l’accès à la coloscopie n’est pas aussi simple qu’il pourrait sembler. Les faibles taux d’exécution et les délais prolongés en témoignent. Ces difficultés recoupent souvent des contraintes organisationnelles, telles que la nécessité de consultations pré-anesthésiques, une préparation spécifique, ou encore une disponibilité limitée des créneaux de rendez-vous en dehors des heures de travail. La disparité territoriale dans l’offre de soins aggrave encore la situation, laissant certains patients dans l’attente ou dans l’évitement de cet examen crucial.

Face à cette problématique, certains experts proposent de revoir le délai recommandé pour la réalisation de la coloscopie dans le cadre du dépistage organisé. Actuellement fixé à 31 jours, ce délai pourrait apparaître trop ambitieux dans le contexte français, où les contraintes organisationnelles diffèrent d’une région à l’autre. Une recommandation d’un délai allant de trois à six mois paraît plus en adéquation avec la réalité du terrain, tout en permettant de préserver l’efficacité du dépistage et la sécurité des patients.


Ce constat illustre la nécessité de continuer à renforcer l’organisation des parcours de dépistage, pour limiter les disparités et garantir une prise en charge rapide et efficace face à un cancer potentiellement évitable.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.