L’obésité est-elle principalement une maladie mentale ?

Sophie Lambert

La prévalence inquiétante de l’excès de poids chez les adultes français

En France, près de la moitié de la population adulte est considérée comme en surpoids, avec un taux exact qui s’établit à 47,3 %. Une donnée qui interpelle : si la proportion de personnes en surcharge pondérale est restée relativement stable à 30 % depuis trois décennies, la montée de l’obésité, elle, ne montre aucun signe de ralentissement. Ce phénomène soulève de nombreuses questions quant à ses causes et ses implications pour la santé publique à long terme.

Quels sont les véritables responsables de l’obésité ?

La culpabilité concernant cette épidémie de surcharge pondérale est souvent partagée entre plusieurs acteurs : les cellules graisseuses, le microbiote intestinal, l’environnement dit « obésogène » tel que modifié par nos habitudes alimentaires, ou encore des dysfonctionnements au niveau du cerveau. Tous ces éléments sont étroitement liés dans une complexité qui échappe encore en grande partie à la science. Leur interaction forme un réseau dont la compréhension reste une recherche en cours, notamment pour percer les mystères du système nerveux central, qui joue un rôle primordial dans la régulation du poids.

Obésité et inflammation cérébrale : l’importance des oméga-3

Il est fréquemment observé que l’obésité s’accompagne de processus inflammatoires, touchant non seulement le corps dans sa globalité, mais aussi le cerveau. Les troubles liés à l’anxiété ou aux capacités cognitives en sont souvent des conséquences indirectes. Différentes équipes de chercheurs s’efforcent de découvrir comment l’alimentation influence cette condition, ainsi que ses maladies associées, telles que les troubles métaboliques ou les pathologies cardiaques.

Le rôle du régime alimentaire dans le développement de l’obésité

Dans ce contexte, le travail de la chercheuse Inserm Carole Rovere, affiliée à l’Institut de Pharmacologie Moléculaire et Cellulaire de l’Université Côte d’Azur, est particulièrement représentatif. Son équipe a montré que la nature des graisses consommées lors d’un régime hyperlipidique influence directement le développement de l’obésité chez la souris. Plus précisément, un déséquilibre entre les acides gras oméga-6 et oméga-3, lorsque le ratio est élevé (plus d’oméga-6), favorise une réponse inflammatoire qui affecte également le cerveau. En revanche, un rapport plus faible, avec davantage d’oméga-3, aurait un effet protecteur contre le gain de poids, en modulant notamment l’activité des centres cérébraux responsables de la régulation de l’appétit. Ces centres, d’ailleurs, sont ciblés par certains médicaments récents contre l’obésité, notamment les analogues du GLP-1, qui agissent pour réduire la sensation de faim.

L’influence des mutations génétiques rares sur l’obésité

Les formes d’obésité liées à des anomalies génétiques, appelées obésités rares, apportent un éclairage précieux sur la relation entre cerveau et poids. Certaines de ces conditions sont provoquées par des mutations affectant la production ou l’activité de la leptine, une hormone clé dans la régulation de l’appétit. Ces modifications génétiques peuvent entraîner des troubles du comportement alimentaire, révélant ainsi une composante cérébrale fondamentale dans l’apparition de l’obésité. La recherche génétique permet ainsi d’identifier de potentiels nouveaux leviers thérapeutiques en comprenant mieux ces mécanismes spécifiques.

Le dysfonctionnement du tissu adipeux et la communication avec le cerveau

Le tissu graisseux, lorsqu’il fonctionne de façon perturbée, est capable de libérer des adipokines, des molécules qui jouent un rôle dans la gestion du métabolisme des lipides et du glucose. Ces adipokines, circulant dans le sang, transmettent des signaux à plusieurs organes, notamment au cerveau. Chez les personnes obèses, cette communication est souvent altérée, ce qui peut permétre au cerveau de favoriser la prise de poids ou rendre plus difficile sa régulation. Les déséquilibres dans ces signaux sont un sujet d’étude majeur, car ils pourraient expliquer en partie la résistance à la perte de poids rencontrée par certains patients.

Les avancées thérapeutiques contre l’obésité monogénique

La recherche a permis ces dernières années d’instaurer des traitements ciblés pour des formes spécifiques d’obésité, notamment celles causées par une seule mutation génétique. LaPlus notable étant l’utilisation du setmélanotide, un médicament disponible depuis 2021. Selon la professeur Karine Clément, du centre Pitié-Salpêtrière à Paris, ce traitement agit sur la voie hormonale leptine-mélanocortine, essentielle dans le mécanisme de régulation du poids. En court-circuitant les circuits défaillants, le setmélanotide aide à restaurer le signal de satiété au niveau cérébral, principalement dans l’hypothalamus, une région du cerveau jouant un rôle central dans la régulation de la faim.

Un environnement de plus en plus « obésogène »

Notre cerveau primitif, conçu à l’origine pour assurer notre survie face à la pénurie, est aujourd’hui confronté à un environnement très différent. Notre société moderne regorge d’aliments ultra-caloriques, la sédentarité s’est généralisée, et le stress chronique, ainsi que les troubles du sommeil, favorisent la prise de poids. De plus, la prolifération des régimes alimentaires ultratransformés complique davantage la gestion du poids. Ces éléments alimentent un déséquilibre difficile à corriger, surtout pour ceux qui possèdent des prédispositions génétiques à l’obésité.

Le rôle critique de l’hypothalamus dans la régulation du poids

Ce centre clés des mécanismes de régulation du poids est l’hypothalamus, une petite structure du cerveau qui reçoit et intègre différents types de signaux hormonaux, notamment ceux de la leptine et de l’insuline. Il rassemble aussi des informations métaboliques et sensorielles, jouant ainsi un rôle fondamental dans la balance entre l’énergie ingérée et celle dépensée. Lorsqu’on modifie ce programme, par exemple lors d’un régime hypocalorique, le cerveau peut percevoir cette restriction comme une menace, déclenchant alors des mécanismes de résistance comme une augmentation de l’appétit ou une réduction de la dépense énergétique.

La mémoire métabolique et la difficulté à perdre du poids

Un phénomène appelé « mémoire métabolique » explique également pourquoi il est si ardu de conserver un poids réduit : l’organisme tend à retrouver son poids d’origine, même après des périodes de restriction. Ces mécanismes de défense sont autant de preuve que l’obésité ne se résume pas à une question de volonté, mais repose sur une véritable lutte biologique, souvent profondément inscrite dans le fonctionnement du cerveau et du métabolisme.

Une variabilité individuelle dans la réponse aux régimes

Par ailleurs, la chercheuse Rosalia Rodriguez souligne que la réponse au régime varie selon les individus, car leur hypothalamus n’est pas identique. Lors de régimes hypocaloriques, certains neurones régulateurs de la faim peuvent se désorganiser, ce qui rend certaines personnes plus prone à regagner du poids, alors que d’autres parviennent à retrouver leur poids de référence. Cette diversité explique en partie la difficulté à élaborer une stratégie universelle efficace contre l’obésité.

La majorité des causes de l’obésité étant cérébrale

Ces observations suggèrent que l’origine principale de l’obésité pourrait résider dans le cerveau, plutôt que dans un simple manque de volonté ou de discipline. La complexité des mécanismes cérébraux et leur influence sur le comportement alimentaire indiquent qu’il ne s’agit pas uniquement d’un problème volontaire, mais d’un déséquilibre physiologique profond qui nécessite une approche thérapeutique ciblée et multidisciplinaire.

Recherches innovantes pour cibler le cerveau

Les efforts de recherche actuels se tournent vers des molécules capables d’interagir spécifiquement avec ces zones du cerveau impliquées dans la régulation du poids, pour éviter les effets indésirables liés à une action systémique. Parmi ces innovations, l’étude de nanoparticules de protéines ou de micelles polymères est prometteuse. Ces nanotechnologies permettent de transporter précisément des médicaments jusqu’aux centres neuronaux qui contrôlent l’appétit et l’équilibre énergétique, offrant ainsi de nouvelles perspectives thérapeutiques.

Les nouvelles générations d’« anti-obésité » ciblent le cerveau

En complément, de nombreuses équipes de recherche s’emploient à développer des médicaments spécifiques capables d’agir uniquement sur le cerveau, en évitant ainsi les effets secondaires sur l’ensemble de l’organisme. L’utilisation de nanoparticules pour cibler directement les neurones responsables de la sensation de faim représente une avancée majeure dans cette voie. Ces approches visent à offrir des traitements plus efficaces, mieux tolérés, et adaptés à la complexité du contrôle du poids.

Perspectives futures et enjeux

La recherche continue de progresser dans le but de concevoir des molécules capables d’interagir précisément avec les régions cérébrales impliquées dans la régulation de l’appétit. L’objectif étant de réduire la dépendance aux stratégies classiques, souvent inefficaces sur le long terme, et d’offrir des solutions individualisées, réellement efficaces face à cette problématique cruciale pour la santé publique.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.