Le bruit de la circulation et de la vie nocturne pousse les Français à prendre des somnifères

Sophie Lambert

L’impact du bruit urbain sur la qualité de vie et le sommeil des habitants

Dans les environnements urbains fortement peuplés, le niveau sonore élevé joue un rôle important dans la dégradation globale de la qualité de vie de ses résidents. La pollution sonore, omniprésente dans ces zones densément occupées, n’affecte pas seulement le confort, mais contribue également à des problèmes de santé chroniques. Parmi ces troubles, celui du sommeil occupe une place centrale, avec comme manifestation principale des insomnies récurrentes qui perturbent le cycle nocturne des individus.

Les nuisances sonores issues de la vie urbaine, comme le trafic routier, ferroviaire ou aérien, mais aussi les activités nocturnes des bars, restaurants et autres espaces de divertissement, se révèlent particulièrement problématiques. Ces bruits indésirables, souvent persistants, sont peu ou mal documentés dans la littérature scientifique, ce qui limite encore la compréhension précise de leur véritable impact sur la santé. Cependant, des études récentes cherchent à combler cette lacune en analysant plus finement les relations entre nuisance sonore et troubles du sommeil.

L’étude scientifique baptisée Somnibruit, publiée en décembre dernier, a notamment mobilisé un panel considérable : plus de 10 millions de résidents franciliens, répartis dans 432 communes de la région et dans 20 arrondissements de Paris. Cette recherche, menée par des équipes pluridisciplinaires comprenant Bruitparif, l’Observatoire régional de santé d’Île-de-France et le laboratoire VIFASOM spécialisé dans le sommeil, vise à mieux comprendre le lien entre bruit et insomnie en zone urbaine.

Pour cela, ces chercheurs ont exploité des données collectées entre 2017 et 2019. Ils ont examiné à la fois les remboursements de médicaments hypnotiques, utilisés pour traiter l’insomnie ou pour maintenir le sommeil, et les niveaux de bruits nocturnes provoqués par différentes sources, dont le trafic routier, ferroviaire et aérien, ainsi que les activités de loisirs nocturnes. L’objectif était de mieux cerner comment ces différentes sources de bruit pouvaient influencer la prévalence des troubles du sommeil.

Ce travail a permis de combler un vide important dans la recherche scientifique. En effet, beaucoup de données sur l’impact du bruit dans ce contexte étaient peu précises ou peu documentées. Il s’agissait, pour les chercheurs, de mieux comprendre comment le niveau sonore de la ville affecte la santé mentale et physique de ses habitants, notamment en ce qui concerne la qualité de leur sommeil.

Une tendance inquiétante de recours aux médicaments hypnotiques liée au bruit ambiant

Les résultats obtenus ont révélé une corrélation claire entre le niveau sonore et le recours aux médicaments pour l’insomnie. En général, on observe une augmentation du nombre de prescriptions de psychotropes à visée hypnotique lorsque le bruit nocturne augmente. En zones densément peuplées d’Île-de-France, environ 510 000 adultes consomment annuellement ces médicaments pour faire face à un trouble chronique du sommeil. Il est également notable que la majorité de ces patients, environ 76 %, sont des femmes, et que cette population représente près de 8 millions de résidents dans ces zones bruyantes.

Les analyses montrent également que le bruit provenant de la circulation routière reste la principale nuisance sonore, en particulier lorsque la limite de 45 décibels (dB) — recommandée par l’Organisation mondiale de la santé — est dépassée durant la période nocturne. La différence de bruit entre zones calmes et zones bruyantes a aussi été mise en évidence par la variation des quantités de médicaments prescrits, ce qui suggère que l’exposition au bruit chronique influence directement la santé mentale et physique des habitants.

De plus, l’étude indique qu’une augmentation du niveau de bruit de nuit est associée statistiquement à une hausse significative des prescriptions de médicaments hypnotiques, quels que soient la source de cet excès sonore. En se basant sur ces données, les chercheurs estiment que si le bruit dans ces zones était ramené aux recommandations de l’OMS, environ 15 000 personnes — soit 3 % de cette population — pourraient éviter le développement de troubles chroniques du sommeil.

Une nécessité de prendre en compte le bruit dans la prévention des troubles du sommeil

Les conclusions de cette étude mettent en évidence une relation directe entre nuisance sonore et santé mentale. Les auteurs insistent sur le fait que ces résultats confirment l’idée d’une association significative entre exposition au bruit et le recours accru aux médicaments visant à traiter l’insomnie. Ce constat rejoint la thèse selon laquelle le bruit constitue un facteur environnemental aggravant, voire déterminant, dans l’apparition des troubles chroniques du sommeil.

Face à cette réalité, ils appellent à une meilleure intégration de la problématique du bruit dans les politiques de prévention sanitaire. Il apparaît essentiel de promouvoir la prise en compte du bruit en milieu urbain, au-delà de la simple gestion des nuisances liées aux transports. La réduction de l’exposition sonore pourrait ainsi contribuer à diminuer la prévalence des troubles du sommeil et à améliorer la qualité de vie de millions d’habitants.

En conclusion, la lutte contre le bruit urbain doit devenir une priorité dans l’aménagement des villes. La mise en œuvre de mesures visant à limiter les nuisances sonores nocturnes pourrait avoir un impact positif non seulement sur le confort, mais aussi sur la santé mentale et physique des populations, en particulier en ce qui concerne la prévention des troubles du sommeil.

Source : Université Paris Cité, Observatoire régional de Santé

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.