L’évolution des formes d’amitié à l’ère numérique : la tendance à la « location » d’une compagnie
Depuis quelques années, les applications visant à faciliter la rencontre amicale sont devenues monnaie courante. On connaissait déjà ces plateformes où l’on peut, par exemple, trouver des amis pour partager un café, une sortie ou simplement discuter. Cependant, une nouvelle pratique s’est peu à peu imposée : la possibilité de « louer » une présence amicale contre rémunération. Avec cette démarche, il ne s’agit plus seulement d’échanger des messages ou de liker des profils virtuels, mais de payer pour passer du temps avec quelqu’un, que ce soit pour une promenade, une séance de cinéma, une randonnée, une partie de pêche ou une conversation. Ce concept, déjà populaire dans des pays comme le Japon ou la Corée du Sud, où il est aussi possible de faire appel à une personne pour assister à un mariage ou une réunion familiale, s’est également diffusé en Occident. Aux États-Unis, des plateformes telles que RentaFriend ou FindAFriend proposent ce type de service, et la tendance commence à toucher la France, où en 2023, un entrepreneur nommé Oliver Génicot a lancé Urfriendly. Son objectif est simple : rendre l’amitié accessible à tous, en partant d’un constat alarmant, celui que, malgré notre société hyperconnectée, la solitude touche une majorité de Français. Selon un sondage réalisé par l’IFOP en janvier 2025, avec l’association Astrée, près de 17 % des personnes interrogées indiquent être fréquemment ou constamment seules, un chiffre en augmentation par rapport à 13 % en 2018. La solitude chronique devient alors un véritable enjeu de santé publique.
Une solution commerciale face à la solitude persistance
Ce nouveau modèle n’est pas simplement une offre commerciale, mais aussi une réponse à une problématique sociale prégnante : celle du sentiment d’isolement. Oliver Génicot explique que son initiative vise à « supprimer le stress et la charge mentale » liés à la recherche d’un ami, en proposant un programme clé en main. Lorsqu’une personne soumet une demande pour trouver un ami, il commence par échanger avec elle pour cerner ses envies et ses passions. Ensuite, il recherche parmi son réseau de profils disponibles quelqu’un auquel la personne pourrait s’adapter. Le choix de la personne ne se fait pas forcément en fonction de l’âge, mais plutôt sur la compatibilité, le caractère, et les points communs. Avant toute rencontre en face-à-face, une visio est organisée pour que les deux personnes puissent faire connaissance, toujours en restant dans un lieu public et en évitant tout contact physique afin de prévenir toute situation indésirable. Le tarif horaire est fixé entre 15 et 20 euros pour une location d’une demi-journée ou d’une journée complète, et le montant de la prestation est partagé entre le fondateur et la personne louée. Malgré cette finalité commerciale, Oliver Génicot précise que son but premier n’est pas de faire du profit, mais de favoriser la création de vrais liens d’amitié. Il rappelle qu’il continue par ailleurs à exercer comme responsable financier dans une compagnie d’assurances, tout en gérant Urfriendly. La diversité des demandes montre que cette pratique attire aussi bien des personnes âgées que des jeunes, venant pour de multiples raisons.
Une réflexion éthique sur la marchandisation de l’amitié
Ce phénomène soulève cependant des questions éthiques importantes. La commercialisation de l’amitié, que l’on pourrait décrire comme une forme de marchandisation du lien social, ne fait pas l’unanimité. Certains voient dans ce genre de pratique une solution pragmatique pour combattre l’isolement, mais d’autres restent sceptiques. La valeur de l’amitié ne peut, selon eux, être réduite à une transaction financière. Le docteur en psychologie et psychanalyste Saverio Tomasella explique que « l’amitié, tout comme l’amour, ne devrait pas être une marchandise ». D’un point de vue éthique, vendre son temps pour partager un moment avec une personne n’est pas en soi un problème, car cela peut aussi correspondre à une forme de service : accompagner quelqu’un ou simplement être présent. Cependant, appeler cela de l’amitié revient à tout mélanger : cette relation, qui devrait être fondée sur la sincérité, la réciprocité et la confiance, se trouve dénaturée, voire pervertie, par cette logique commerciale. Selon lui, « rémunérer quelqu’un pour être là avec vous n’est pas détestable, mais prétendre que cette relation témoigne d’un véritable sentiment se révèle problématique ». La question centrale est celle de la définition même du mot « amitié ». Peut-on véritablement qualifier de relation amicale une interaction qui repose sur une contrepartie ? La tentative d’achat de moments de compagnonnage soulève également la critique de la perte de la magie authentique que doit comporter une véritable relation.
La discussion dépasse également le seul cadre de ces services et interpelle sur la nature des liens sociaux à l’ère numérique. Catherine Krebs, vice-présidente de SOS Amitié, souligne que « multiplier le nombre d’amis sur un réseau social ne signifie pas pour autant nouer des relations sincères dans la vie réelle ». Elle insiste sur le fait qu’on ne peut acheter la confiance ou la complicité, qui sont des valeurs qui s’établissent dans la durée, grâce à l’interaction authentique. La relation humaine authentique ne se limite pas à une transaction : c’est un processus d’engagement et de confiance qui ne peut pas être artificiellement manufacturé. Enfin, ces offres— même si elles rencontrent une demande certaine— révèlent surtout une société où la solitude est un mal profond et où il faut parfois payer pour combler ce vide, même si cette solution demeure contestable d’un point de vue éthique. La nécessité de redéfinir la valeur de l’amitié et de repenser nos liens sociaux reste donc un enjeu crucial.