Fermeture des centres d’aide pour jeunes : faut-il s’en inquiéter pour la santé ?

Sophie Lambert

L’évolution de la structure d’accompagnement jeunesse La Fabrique 16/25 à Nantes : une fin annoncée après trois années d’action

Fondée en 2022 à Nantes dans le département de la Loire-Atlantique, La Fabrique 16/25 s’est rapidement imposée comme un lieu d’accueil et de soutien destiné aux jeunes âgés de 16 à 25 ans. Son engagement principal a été de leur apporter un soutien concret afin de leur permettre de retrouver une place dans la société. Pendant ses trois années d’existence, cette initiative, pilotée par la Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (Dreets) Pays de la Loire, a œuvré pour favoriser la réinsertion de jeunes confrontés à des parcours de vie difficiles. Son objectif était d’offrir un espace où chaque jeune pouvait espérer reconstruire un avenir plus stable, en bénéficiant d’un accompagnement personnalisé, d’une écoute attentive, et de ressources pour dépasser ses difficultés.

Malheureusement, en raison de la fin du financement, l’annonce de la fermeture de La Fabrique 16/25 a été officiellement communiquée il y a quelques semaines. La décision de mettre un terme à ses activités intervient dans un contexte budgétaire limite, malgré l’impact social considérable de cette structure. La nouvelle se traduit par une chute brutale pour les jeunes actuellement suivis, qui risquent de voir tout leur parcours d’accompagnement interrompu abruptement. Ceux qui auraient pu bénéficier de cette plateforme dans le but de sortir de la rue, ou de s’insérer dans la société, se retrouvent confrontés à une rupture soudaine, laissant derrière eux un sentiment d’abandon. La désillusion est d’autant plus vive qu’il s’agissait d’un projet unique dans la région, conçu comme un dernier espoir pour des jeunes souvent en grande détresse.

Ce qui rend cette fermeture encore plus douloureuse, c’est que La Fabrique 16/25 n’était pas simplement un lieu d’hébergement ou d’assistance ponctuelle. C’était un espace précieux où une majorité de jeunes, dont le parcours de vie était déjà marqué par de nombreux échecs et abandons, trouvaient enfin une forme de stabilité et d’attention. Sur les trois dernières années, environ 70 jeunes ont été accompagnés ici, avec une attention constante portée à leur parcours individuel. À l’heure actuelle, 33 d’entre eux bénéficiaient encore d’un suivi attentif. La fin de la structure se traduit donc par une nouvelle étape difficile : en quelques jours, ils devront faire face à l’incertitude et à l’oubli dans un contexte où leur survie quotidienne est déjà fragile.

La précarité extrême des jeunes suivis

L’éloignement d’un toit, d’un soutien familial, ou encore d’une stabilité financière, touche ces jeunes à un degré extrême. La psychologue Catherine Brossard, qui intervient au centre Tréméac, a eu l’occasion de recevoir plusieurs d’entre eux en consultation. Selon elle, ces jeunes se trouvent souvent dans des situations de grande vulnérabilité : précarité sociale, difficultés économiques, défaillances familiales accumulées. Beaucoup sont en proie à des troubles psychiatriques sévères, associés parfois à des dépendances ou des comportements addictifs. Ces troubles psychiatriques complexes ont des répercussions sur leur cognition, leurs relations sociales, et leur comportement quotidien. La majorité d’entre eux vivent une souffrance psychique profonde, qui rend leur quotidien encore plus difficile.

Le danger réside également dans le fait que la rue elle-même représente une menace supplémentaire pour leur santé mentale et physique. Selon les données recueillies par La Fabrique 16/25, près de 90 % de ces jeunes sont sans domicile fixe, ce qui accentue leur vulnérabilité. La rue est un environnement marqué par la violence et l’insécurité, un lieu où il est difficile de maintenir une stabilité psychique. La psychologue souligne que « la rue est un endroit qui inspire la peur et engendre la douleur ». L’isolement social qui en découle, combiné à la stigmatisation et à la violence, crée un cercle vicieux où la confiance en soi s’érode petit à petit. Pour ces jeunes, le jour d’après n’existe pas vraiment : ils vivent dans l’urgence, dans la survie immédiate, sans perspective claire pour leur avenir. La pauvreté matérielle, la précarité alimentaire, et l’absence de ressources psychologiques constituent leur quotidien.

Des soins psychiatriques souvent insuffisants face à une crise

Face à cette situation, l’accès aux soins psychiatriques apparaît comme un parcours semé d’obstacles. Le suivi médical reste difficile à mettre en œuvre dans leur environnement instable. La psychologue Rosella Tritto explique que pour ces jeunes, le recours aux soins psychiatriques se manifeste souvent par des crises aiguës : leur état mental atteint un point critique qui nécessite une hospitalisation d’urgence. Chaque épisode de crise devient alors une étape critique, une porte d’entrée vers un traitement médical que ces jeunes ne peuvent souvent que réaliser en situations extrêmes. La difficulté réside dans le fait qu’ils ne disposent généralement pas de ressources suffisantes pour maintenir une démarche thérapeutique régulière ou anticiper leur dire. Lorsqu’ils se trouvent dans une situation d’urgence psychologique, leur seul réflexe est souvent de faire un passage à l’acte pour provoquer une hospitalisation, une nécessité pour assurer leur protection immédiate, même si cela ne constitue qu’une réaction ponctuelle.

Cela met en lumière l’ampleur des défis que représentent leur accompagnement familial et médical. Leur fragilité psychique, aggravée par leur condition sociale, rend tout traitement long et progressif difficile. Leur accès à la santé mentale doit être adapté à leur état, mais la précarité compense souvent l’offre de soins. La fin de La Fabrique 16/25 risque d’exacerber cette problématique, car il n’existe aujourd’hui pas d’alternative suffisante pour pallier cette carence. La psychanalyste Rosella Tritto insiste : « La situation est alarmante, car leur état mental est déjà fragile, et lorsque ces jeunes vivent en dehors de tout encadrement, leur situation peut rapidement dégénérer. »

La longue route vers la reconstruction malgré l’abandon

Pendant trois années, cette structure a permis à un grand nombre de jeunes, souvent victimes de multiples abandons, de retrouver un semblant de stabilité grâce à l’investissement et la relation d’écoute de l’équipe éducative. La confiance qu’elle a su instaurer chez ces jeunes représente une véritable réussite. Ces derniers ont pu commencer à reconstruire leur vie, à force de dialogue, d’accompagnement et de proximité humaine. La majorité d’entre eux, malgré leurs parcours chaotiques, ont pu accéder à une formation, un emploi, ou simplement à un logement. La stabilité retrouvée à La Fabrique leur a permis de commencer à croire en une autre vie.

Catherine Brossard témoigne de cette réussite, qui contraste violemment avec leur passé d’abandon. Elle explique que ces jeunes ont souvent vécu dans un contexte d’instabilité et de défiance permanente. Leur confiance envers les autres est profondément ébranlée, ce qui complique leur réinsertion sociale. La fin de La Fabrique apparaît donc comme un couperet brutal, déchirant ces liens fragiles qu’ils avaient réussi à tisser. La situation est délicate : leur sentiment d’abandon, déjà présent tout au long de leur parcours, risqué de devenir encore plus pesant et de conduire à une nouvelle rupture, avec tout ce que cela implique en termes de santé mentale.

Selon la psychologue, cette étape de transition doit impérativement être abordée avec précaution. La relation éducative doit continuer à jouer un rôle essentiel dans leur vie future, même hors des murs de La Fabrique : « Notre mission n’était pas seulement d’aider ces jeunes pour quelques mois, c’était de leur donner les outils pour continuer à avancer par eux-mêmes. » Pour elle, la stabilité, la confiance et le respect restent les piliers essentiels pour assurer leur reconstruction. La fermeture de cette structure représente ainsi une étape difficile, mais elle doit cependant laisser place à la nécessité de nouveaux dispositifs pour accompagner ces jeunes dans leur parcours de sortie de précarité.

La dignité humaine, un principe fondamental dans le soutien aux jeunes en détresse

Ce qui rendait La Fabrique si importante, selon Catherine Brossard, c’était la conception que les jeunes accueillis here n’étaient pas seulement des personnes en difficulté, mais aussi des êtres humains dignes de respect et d’attention. La structure observait chaque jeune avec considération, leur offrant un espace où leur humanité était reconnue. La dignité humaine, insiste-t-elle, doit rester au cœur de toute démarche éducative et sociale, surtout lorsqu’il s’agit de jeunes qui ont été trop souvent stigmatisés ou marginalisés. La vision était celle d’un lieu où chacun pouvait se sentir respecté dans sa singularité, où il pouvait tout simplement exister sans jugement ni impossibilité de se reconstruire.

Aujourd’hui, la réalité de la précarité sociale est alarmante dans l’Hexagone : environ 330 000 personnes vivent sans domicile fixe, un chiffre en constante augmentation qui a doublé en dix ans. Parmi ces personnes, 40 % ont moins de 25 ans. Dans ce contexte, des dispositifs comme La Fabrique 16/25 se révélait souvent être une lueur d’espoir pour ces jeunes, parfois leur seul soutien. Même si ces structures ne peuvent pas régler à elles seules tous les problèmes, elles jouent un rôle crucial en offrant une chance de sortir de la marginalité. La fin de telles initiatives soulève donc de nombreuses questions sur la nécessité d’un accompagnement durable, adapté et long terme pour ces populations fragilisées, et sur la place que doit occuper la solidarité dans le débat social.

Le dispositif de La Fabrique témoigne également des défis liés au temps que nécessitent la reconstruction et la reconstruction. La réussite d’un parcours de sortie de la précarité demande souvent plusieurs années d’efforts, d’accompagnement constant, et de confiance mutuelle. Il ne suffit pas d’un simple coup de pouce : il faut un engagement sur le long terme, avec des ressources suffisantes pour accompagner ces jeunes dans toutes les étapes de leur rebuilding. La pérennité de telles structures est donc essentielle pour respecter la dignité de chacun et pour offrir une véritable chance de reconstruction à ceux qui en ont le plus besoin.

Sources : La Fabrique 16/25, interviews de Catherine Brossard et de Rosella Tritto.

Sophie Lambert

Sophie Lambert

Née à Colmar et passionnée par les enjeux sociaux et environnementaux, j’ai choisi le journalisme pour donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas. Je crois en une presse locale libre, engagée et accessible à toutes et tous.