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Quand viendra le temps de la désillusion…

L’histoire se déroule au milieu des tourments révolutionnaires italiens du Risorgimento qui annonce une transition entre l’ordre ancien et un nouvel ordre.
L’auteur, Giuseppe Lampedusa, raconte la peur du prince Salina, grand propriétaire terrien, devant les révoltes paysannes. Son neveu, Tancredi, a épousé la causes de la révolution garibaldienne : et il explique son engagement pour rassurer son oncle : « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ».

Ce passage du roman (et excellent film) Le Guépard ne vieillit pas parce qu’il résume d’une manière limpide, les contradictions de classes dans notre société. Remplacez l’aristocratie agraire de l’Italie de la fin du XIXe siècle par l’aristocratie financière aujourd’hui et vous retrouverez les mêmes peurs et les mêmes moyens pour faire perdurer l’ancien sous des formes nouvelles.

Que tout change pour que rien ne change : Emmanuel Macron en fait une éclatante démonstration.

Cela permet de rassurer d’une part les pouvoirs économiques (banques, multinationales…) qui sont confrontés aux injustices et fractures sociales de plus en plus profondes (« rien ne changera vraiment ») et cultive des espoirs déraisonnés aux victimes de ces politiques car voilà quelqu’un qui secouera le cocotier et fera autrement que les autres.

Eternel laïus, promesses qui constellent toute l’histoire du capitalisme et, bien évidemment, jamais tenues. Seul et unique but de ces manœuvres : faire durer, faire accepter aux citoyens de nouveaux sacrifices en leur promettant des lendemains qui chantent… Et ce jusqu’à ce que la supercherie soit découverte et un nouveau « Macron » sortira de la boîte pour, une fois de plus, « tout changer pour que rien ne change »…

 medias

De quoi Macron est-il le nom ?

Porté par une campagne médiatique dans laquelle il n’a jamais été véritablement interpelé sur ses contradictions (« l’homme neuf qui a été l’auteur des deux lois les plus impopulaires du gouvernement Valls ») et son programme social dévastateur (« suppression de moyens à la fonction publique, liquidation totale du code du travail… «), confronté à une candidate de l’extrême-droite, sorte d’idiote utile pour le faire élire confortablement, les options fondamentales des choix d’Emmanuel Macron n’ont pas été analysées.

Fort heureusement, René Kahn, sur le site de l’excellent Observatoire de la Vie Politique en Alsace (OVIPAL) caractérise ainsi le programme politique d’Emmanuel Macron, « il s’apparente à une forme de droite néolibérale peu connue des français mais bien ancrée Outre-Rhin. Il s’agit d’une construction politique qualifiée parfois de social-libéralisme, fondée sur la prééminence de la concurrence marchande dans l’organisation de l’économie comme de la société.

Son modèle de référence théorique en est l’ordolibéralisme, sa mise en œuvre en Allemagne, à partir de 1948 par Ludwig Erhard appelée aussi l’économie sociale de marché (mais son origine se situe dans les années 30… du neuf, quoi ! – ndlr) (…) il s’agit d’une doctrine économique anti-keynésienne qui demande impérativement à l’Etat de s’abstenir d’intervenir directement dans les mécanismes de marché. L’Etat voit sa mission redéfinie. Il ne doit plus être régulateur dans la sphère de l’économie mais concevoir le cadre social et économique de la concurrence libre et non faussée (les institutions de la concurrence) dont vont s’emparer les agents économiques, les corps intermédiaires (syndicats professionnels, chambres de commerce, régions, etc.) et la société civile. »

http://www.ovipal.com/blog/lordoliberalisme-de-macron-quatrieme-tendance-de-la-droite-extreme

Et de gauche, et de droite…

René Kahn nous aide à classer clairement le programme d’Emmanuel Macron : il est à droite, à droite toute.

Il est évidemment aisé, de nos jours, à clamer la fin de « la gauche et de la droite ». « Prenons ce qui est bon des deux camps » entend-on comme argument massue pour clore toute discussion.

Mais l’échec de la politique libérale de Les Républicains et le ralliement de la social-démocratie aux thèses néolibérales ne fait apparaître qu’un seul fait avéré : ces partis sont totalement déconsidérés dans l’opinion et pas seulement en France. Ce n’est pas la gauche qui est en faillite, c’est le Parti socialiste. Ce n’est pas la droite qui a disparue, mais les partis qui l’incarnent sont à bout de souffle.

Entre gauche et droite, ce ne sont pas que des problèmes de sémantiques, ni même uniquement de programme social : ce qui les différencie, c’est une vision de la société radicalement différente. La société capitaliste naissante au XVIIIe siècle porte en elle une contradiction fondamentale et irrémédiable : l’antagonisme entre ceux qui détiennent les capitaux et le pouvoir d’une part, et d’autre part ceux qui par leur travail font fructifier les capitaux à tout prix et sont exclus des centres de décision économique et politique.

Quand on fait de la politique, le moment du choix vient toujours. On peut tenter de faire concilier les intérêts des uns et des autres de temps en temps mais jamais tout le temps. C’est toute l’histoire de la gauche ainsi résumé : entre Clemenceau et Jaurès, l’un tire sur les ouvriers grévistes, l’autre se bat pour la paix en voulant empêcher la guerre en 1914. Quand le premier ministre Valls se réclame de Clemenceau, tout est dit : il prône une « gauche de gouvernement » qui, selon les thèses de l’ordolibéralisme, ne peut mener qu’une politique en faveur de l’ordre dominant, celui du monde de la finance.

Un gouvernement qui clarifie

Les valeurs de droite et de gauche sont toujours présentes et toujours aussi antagonistes, n’en déplaise à M. Macron. Et d’ailleurs la composition du premier gouvernement permet de clarifier cela.

Au-delà des effets médiatiques qui ravi les éditorialistes et experts autoproclamés qui hantent les couloirs de toutes les émissions politiques, le gouvernement nommé est révélateur de la ligne ordolibéraliste qui est celle du président. Un premier ministre de la pure droite économique, réactionnaire sur les questions sociétales, hostile à un nouvel ordre environnemental, Edouard Philippe n’a rien d’un homme nouveau. Il porte les thèses les plus anciennes et les plus classiques, voire conservatrice, de la droite historique.

Confier le ministère le plus important, celui qui in-fine décide de tout, celui de l’Economie, à la droite la plus libérale, montre bien qui arbitrera les litiges s’il devait en avoir. Ainsi, si ce brave M. Hulot, s’avisait à prendre la COP 21 à la lettre, M. Le Maire, au nom des intérêts supérieurs de la France et de ses entreprises, lui rappellera comment on gouverne tout ministre d’Etat qu’il soit !

Il est assez drôle que certains syndicats voient en l’arrivée de l’ancienne DRH de Danone et administratrice du groupe Orange,  présidente du comité de gouvernance et de responsabilité sociale[au poste de Ministre du Travail comme une bonne nouvelle ! C’est oublier un peu vite qu’Orange a connu une vague de suicides de salariés et de cadres comme aucune autre entreprise en France ! Et que le programme de M. Macron est bien de continuer à démanteler le Code du Travail par ordonnance dès cet été ! Et cela se comprend : il faut profiter de l’apriori favorable dont bénéficie pendant quelques mois le Président pour faire passer les mesures les plus impopulaires.

macron

Un pouvoir autoritaire

Imaginez qu’une autre personnalité politique annonce à la presse que dorénavant, c’est elle qui désignera les journalistes qui auront le droit de couvrir son actualité ! Le tollé serait général, rappelez-vous ce que ce pauvre Mélenchon a pris en dénonçant, à juste titre, le traitement inéquitable de ses positions dans les médias.

Là, M. Macron peut se permettre de choisir ses journalistes et les protestations sont bien molles ! En outre, conscient des contradictions considérables au sein de l’équipe ministérielles, le président prend les devants : les ministres doivent la jouer solidaires et se taire…

Et cerise sur le gâteau : M. Macron n’infléchira en rien la politique pour laquelle il a été élu. Du nouveau, là aussi ? Ce sont exactement les propos de Nicolas Sarkozy. Mais le président oublie que son programme, lui, n’a recueilli que moins de 19% des électeurs inscrits au premier tour des présidentielle. Nous sommes loin d’une majorité et encore moins d’un plébiscite ! Et que devient la démocratie sociale là-dedans? Il y a de l’arrogance chez cet homme !

L’enjeu des législatives

Il n’a pas échappé à grand monde que la composition du gouvernement est aussi un moyen de gagner une majorité aux législatives prochaines. En gros, jouer sur : « donnons-lui une chance » et pour cela donnons lui aussi le pouvoir au Parlement.

Encore une des vieilles ficelles de la 5e République ! Nous avons connu sous le général De Gaulle, les députés qu’on appelait « les godillots » car ils n’étaient là que pour suivre aveuglément le président de la République. On ne leur demandait pas de réfléchir, mais de voter pour le président. C’est ce qu’on appelle le « pragmatisme  parlementaire ».

Il y a chez Emmanuel Macron, du moins sur ce seul point, un poil de « gaullisme » qui apparaît ! Or, il n’y a rien de pire que de donner tous les pouvoirs à un seul homme, fut-il présenté comme « providentiel » (comme le furent Napoléon ou Pétain par ex.).

L’existence d’un contre-pouvoir est un moyen efficace de parvenir à un équilibre social. Pendant longtemps, la presse fut ce contre-pouvoir : elle ne l’est plus du tout de nos jours, on l’a encore vu lors de cette campagne présidentielle.

Le seul contre-pouvoir possible sur le plan politique, c’est le parlement. Alors, à l’occasion des législatives, les citoyens peuvent ériger un contre-pouvoir en mettant la toute puissance présidentielle sous la surveillance de l’assemblée nationale. Ou alors, donner tous les pouvoirs à un seul homme qui compte gouverner sans partage. Voilà résumer l’enjeu des prochaines élections législatives.

Michel Muller