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Mulhouse en état d’urgence journalistique

A quoi donc aspire Monsieur Laurent Bodin (dont nous parlions déjà dans cet article), éditorialiste en chef du quotidien mulhousien « l’Alsace »,  au diapason de la presque totalité des professionnels de la profession, en ce mercredi 27 juillet 2016 ? Après l’assassinat du prêtre auxiliaire de Saint-Etienne du Rouvray, toute la presse nationale et régionale revient en effet se rengorger de relents bellicistes, qui tonnent comme autant de missiles balistiques dirigés à l’encontre du stoïcisme débonnaire (légèrement embué il est vrai), du citoyen amateur de modération et de raison.

A l’égal de l’ex-judoka David Douillet, devenu par le plus grand des mystères un élu de la République, et réclamait voici quelques jours au micro de France Inter qu’il soit mis fin à notre « sacro-sainte Constitution », Laurent Bodin et toute la sacro-sainte corporation des éditorialistes boute-feu, estiment qu’il n’est que temps d’annoncer le hara kiri définitif de l’État de droit (bien relatif au demeurant, notamment depuis l’instauration de l’état d’urgence).
En arguant ne pouvoir lutter contre le terrorisme « au XXIème siècle avec des outils du siècle passé », Bodin et ses trompe-la-mort-sur-canapé ne semble réclamer rien moins que l’euthanasie de la loi fondamentale qui garantit droits et libertés pour tout citoyen. Un luxe dont nous ne saurions souffrir en ces temps maudits. L’ironie suprême, dès lors que l’on prétend sérieusement garantir l’état de droit en restreignant justement… l’état de droit, est de contribuer à réunir les ingrédients d’une cuisine politique infâme, à laquelle les assassins qui ensanglantent le pays depuis des mois n’osaient pas même rêver.
Bien évidemment, le régime d’exception auquel sera soumis le citoyen, risque bien de devoir être ingurgité tout le long du prochain quinquennat, plus droitier que jamais. La rhétorique guerrière s’accompagnant très naturellement de sa cohorte de juridictions démocratiquement « spéciales » et de sa police délicieusement plénipotentiaire.
Les commentateurs politiques qui défendent de telles options sont donc prêts à admettre que l’on puisse incarcérer « préventivement », sans intervention d’un juge judiciaire, et accessoirement s’asseoir sur le respect de la présomption d’innocence, dont ils feront semblant de se soucier comme de leur premier escarpin. Cela, alors même que notre législation dispose déjà de l’arsenal juridique nécessaire, y compris par des lois qui incluent des mesures d’exception (ainsi la Loi relative au renseignement de 2015), et que nous manquons de personnels et de moyens pour agir en amont. Ce sur quoi devrait absolument insister toute la presse, plutôt que d’alimenter éhontément la psychose et le bourrage de crâne.
Motif supplémentaire, s’il en était, pour faire front à deux horreurs que l’on pourra regarder comme également symétriques : d’une part celle perpétrée en ce moment par des criminels théocrates ou meurtriers de masse, et d’autre part celle, tout aussi sournoise, stipendiée par une presse à la tonalité martiale, à laquelle le quotidien « l’Alsace » ne saurait se dérober à bon compte, sauf à se faire le porte-voix de l’autocratie qui vient.
Gundulf de Fronde