2010_06_04_Centrale_nucléaire_de_Fessenheim2_(cropped)

Pourquoi il faut fermer la centrale nucléaire de Fessenheim

Des responsables associatifs convaincus, des responsables politiques à la recherche d’arguments, un auditoire conquis, voilà résumée, en quelques mots, la réunion publique organisée samedi 11 juin à Colmar par le parti Unser Land. Le sujet était la fermeture de la Centrale nucléaire de Fessenheim. Et la conclusion en fut : et le plus vite possible !

Nadia Hoog, responsables d’Unser Land à Colmar, donne d’emblée le ton : « Il est difficile de se faire une idée de butte en blanc à l’écoute du débat politiques entre les Républicains (pour le maintien de la centrale) et les Socialistes-Ecologistes (pour la fermeture). Nous voulons voir plus clair grâce à cette conférence ».

André Hatz, porte-parole de l’association Stop Fessenheim, et Lucien Jenny, du Collectif « Les Citoyens Vigilants des environs de Fessenheim », ont pendant plus de deux heures, développés une série d’arguments pour justifier la fermeture de la Centrale.

Une centrale vieille et usée

Dans le parc nucléaire français, huit centrales ont plus de 30 ans. La plus vieille est Fessenheim avec 39 ans. Or, elles étaient conçues pour ne pas dépasser les trente ans d’exploitation. Des signes de fatigues s’accumulent, un nombre important de pannes se succèdent (un des deux réacteurs est à nouveau arrêté à Fessenheim), la cuve bombardée de neutrons se fragilise… Les réparations qui sont menées ressemblent plus à de l’acharnement thérapeutique, affirme André Hatz, car elles ne rendent la centrale absolument pas plus sûre. Exemple : le « radier » (dalle sur laquelle est construite la centrale et les réacteurs) a une épaisseur d’un mètre. Incapable de résister à une fusion d’un réacteur qui traverserait cette dalle sans problème jusqu’à polluer la nappe phréatique qui se trouve à quelques mètres en-dessous. Et l’intervenant de rappeler que la centrale de Fukushima avait un radier d’une épaisseur de 4 à 8 mètres que le réacteur à fusion à traversé sans difficulté. Des travaux sont réalisés pour augmenter le radier de Fessenheim de… 50 centimètres !

Un risque sismique avéré

La France a déjà arrêté 13 réacteurs (des piles à combustible) par le passé. Certains démantèlements sont encore en cours. Ce n’est pas que l’âge de Fessenheim qui justifie son arrêt rapide, c’est également l’implantation sur une faille sismique et une construction en contrebas du grand canal d’Alsace (8 mètres sous le niveau de l’eau) qui rendrait la centrale inondable en cas de rupture d’une digue. Avec les conséquences qu’on a pu vérifier à Fukushima. Or, la région a déjà connu de nombreuses alertes sismiques. Il est vrai que celle de 1356 d’une magnitude de 6,2 ou 6,9 sur l’échelle de Richter sert de référence même si elle date. La Haute-Alsace a pourtant connu des séismes plus récents : en 1980, Sierentz en a connu un d’une puissance de 4,7. Et tous les sismologues sont d’accord pour considérer qu’un tremblement de terre surviendra. Le tout est de savoir quand et de quelle ampleur. Mais là aussi le principe de précaution voudrait qu’on ne joue pas la politique de l’autruche en attendant que cela arrive.

Une opacité dans l’information

La tendance à manipuler l’opinion est générale quand il s’agit du nucléaire. Savez-vous, rappelle André Hatz, qu’en France, nous avons connu deux fusions du cœur de réacteur dans une centrale, à Saint-Laurent-du-Pont pour être précis ? En avez-vous entendu parler ? Non. Pourtant, suite à cela du plutonium s’est retrouvé dans la Loire.

Les incidents qui se succèdent à Fessenheim sont systématiquement minorés voire sous-estimés et donne lieu à de coûteuses réparations. Alors que le gouvernement s’est engagé à fermer la centrale (à présent en 2017), EDF engage des travaux de forage d’un puits pour puiser de l’eau dans la nappe phréatique car l’Agence de sûreté nucléaire (ASN) a découvert que le refroidissement uniquement assuré par l’eau du Canal d’Alsace serait insuffisant en cas de panne sérieuse…

Une rentabilité douteuse

Les chiffres d’EDF, y compris ceux véhiculés par un syndicat comme la CGT, sur la rentabilité de la Centrale sont fortement contestés, essentiellement par Lucien Jenny. L’ancien chef d’entreprise a épluché les chiffres et arrive à la conclusion qu’entre les arrêts nombreux des réacteurs, le coût élevé de production, l’électricité produite par Fessenheim coûte de l’argent à EDF. On pourrait donc penser qu’EDF aurait tout intérêt à fermer cette unité. Sur ce point, Lucien Jenny n’argumente pas trop. Faute d’aller jusqu’au bout du raisonnement ?

Car la charge forte contre l’entreprise EDF est peut être la principale faiblesse du discours du représentant des « Citoyens vigilants » à tel point qu’on pourrait parfois croire que l’adversaire est l’entreprise nationale plutôt que le nucléaire.

L’intéressé s’en défend et il devient plus convaincant quand il conteste la rentabilité de la production d’électricité nucléaire si on prend le coût environnemental en compte.

Impossible de résumer dans un article l’ensemble des arguments fort bien présentés, documents à l’appui.

Pourquoi n’est-elle toujours pas fermée ?

C’est là la question qui mérite d’être creusée et il est facile d’incriminer l’entreprise EDF parfois d’une manière caricaturale en dépeignant les dirigeants comme des incapables, voire pire…

C’est faire peu de cas du contexte dans lequel le choix du nucléaire a été fait au niveau politique (justement rappelé par André Hatz citant De Gaulle en 1968) et imposé à EDF. Le contexte géopolitique, les connaissances scientifiques bien moins précises il y 50 ans, ont conduit les différents pouvoirs qui se succèdent, de gauche comme de droite, à privilégier la production nucléaire pour des raisons d’indépendance nationale.

Aujourd’hui que le contexte a totalement changé, que les risques du nucléaire sont avérés, des énergies de substitution et propres ont été trouvées, il faudrait évidemment revoir non seulement le dogme initial mais également le système de production qui en est issu. EDF est bien capable de développer des technologies d’énergies renouvelables à l’étranger, alors pourquoi pas en France.

Il est incontestable qu’en plus du choix politique originel, tout un lobby du nucléaire s’est installé (l’école des Mines en produit les principaux acteurs) et rend apparemment tout choix différent difficile. Quitte à exposer les populations à des risques inconsidérés. Quitte à « arroser » financièrement les communes les plus en danger pour s’offrir l’appui des élus contents de bénéficier de subsides pour leur piscine et leur salle de spectacle surdimensionnée aux coûts de fonctionnement impossible à amortir.

André Hatz conclut en disant : « Ce que nous voulons, c’est l’arrêt immédiat. Le démantèlement c’est autre chose, cela prendra du temps. Mais la priorité, c’est de cesser la production ».

Sarkozy et Juppé : vive le nucléaire

Les deux candidats à la présidence de 2017 ne s’en cache pas : s’ils arrivent au pouvoir, ils continueront d’exploiter Fessenheim. Difficile d’afficher plus de mépris pour les citoyens qui sont soumis au risque.

Le report successif de la fermeture par le président Hollande semble démontrer que certes le lobby nucléaire est aussi efficace à gauche, mais fait également apparaître une absence de stratégie de remplacement de l’énergie produite par le nucléaire. Ou plutôt de moyens dégagés pour développé les productions alternatives.

Produire local ?

Dans ces conclusions, Nadia Hoog dénonce le centralisme caractérisant la politique française au détriment de la décision locale et propose de relancer la production hydraulique dans la région en s’appuyant sur les capacités des lacs vosgiens et le Rhin.

Il s’agit effectivement d’une piste. Pourtant se pose aussi la question du coût de l’énergie, de sa puissance pour répondre aux besoins de notre société de plus en plus gourmande d’énergie électrique dont le coût augmente sans cesse. Une nouvelle source d’inégalités en vue ? Quand EDF défendait un service public de l’énergie, cela permettait de limité ces inégalités. Mais nous n’en sommes plus là : la libéralisation du marché de l’énergie, le passage d’EDF à une gestion identique à celle des multinationales du privé, ont totalement changé la donne.

Il faudra bien que le pouvoir politique traite également cette dimension. Tout comme le pouvoir syndical, vent debout, aujourd’hui encore et dans l’unité la plus totale, contre la fermeture de Fessenheim.

Michel Muller

Articles complémentaires sur le sujet :

Nouvelle embrouille à Fessenheim !

Et pendant ce temps le Titanic….