jrosse

Alsacien interdit de mémoire : Joseph Rossé

MICHEL KREMPPER

https://www.mixcloud.com/radio-mne/un-autre-son-de-cloche-du-1er-juin-2016/

L’Alsace commence enfin à s’interroger sur son histoire. Sa « disparition administrative » engagée par une réforme territoriale absurde et stupide, ne lui enlève en rien son passé et sa singularité au sein de la république française. Encore faut-il qu’elle se réconcilie avec son histoire et qu’elle l’accepte telle qu’elle est et non pas telle qu’elle a été réécrite par ceux qui veulent effacer sa mémoire. La biographie de Joseph Rossé qui vient de paraître sous la plume de Michel Krempper, avec une préface d’Andrée Munchenbach et éditée chez Yoram, s’attelle à cette difficile mais indispensable tâche.

Dannemarie, jolie petite ville du Sundgau alsacien est parée ce soir-là : d’innombrables petites fanions français et alsaciens (rot-wiss donc rouge-blanc) flottent au-dessus des principales artères de la cité comme pour accueillir la présentation de l’ouvrage « Joseph Rossé : alsacien interdit de mémoire » par son auteur, l’historien Michel Krempper. Le choix de Dannemarie n’est pas dû au hasard : n’est-ce pas cette ville qui, sous l’impulsion de son maire Paul Mumbach, a donné à une des principales places, le nom d’Eugène Ricklin (1862-1935)*, politicien autonomiste qui fut le premier et dernier président du Landtag alsacien en 1911…

Une réhabilitation

Comme dans son précédent ouvrage « A la source de l’autonomisme alsacien-mosellan », Michel Krempper ne cache pas sa volonté de montrer le vrai visage de ce que fut l’autonomisme.

http://lalterpresse.info/comprendre-lautonomisme-alsacien-deux-ouvrages-a-ne-pas-rater/

Dans son seconde opus, l’historien s’attache à réhabiliter un autre homme politique alsacien majeur, Joseph Rossé, dont le destin fut profondément marqué par l’histoire de sa région.

L’auteur a pu accéder à des documents inédits conservés soit dans la famille de Rossé, soit dans les archives de la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg et permet de remettre dans son contexte des faits et gestes de l’homme politique et homme de presse.

Né en 1892 dans l’Alsace prussienne mais dans un village, Montreux-Vieux qui avait gardé le français comme langue principale, il est donc parfaitement bilingue quand il entame ses études d’enseignant et pratique à Colmar dès ses diplômes brillamment obtenus.

Ce bilinguisme lui servira en 1918 quand l’Alsace revient sous la coupe de la France car la plupart de ses collègues sont uniquement germanophones. La volonté de la république française d’imposer brutalement ses lois et de s’en prendre aux spécificités sociales et culturelles alsaciennes, conduisent Rossé au syndicalisme, puis à la politique. Son premier cheval de bataille sera le traitement égalitaire des enseignants alsaciens car la France impose des éducateurs issus d’autres régions françaises… en augmentant sensiblement leur salaire et en leur accordant les avantages de ceux enseignant dans les colonies outre-mer !

Le pouvoir central ne pardonnera jamais à Joseph Rossé de faire partie de ces hommes politiques alsaciens résistants à la remise en cause de leurs droits et conquêtes tant sociales (comme la protection sociale) que culturelles (la langue) ou cultuelles (le concordat). Et surtout de défendre l’idée d’une démocratie qui laisserait à la région une part d’autonomie dans les décisions qui la concernent. Révoqué en tant qu’enseignant, il devint journaliste puis homme de presse, dans le groupe Alsatia, à une époque où notre région connaissait encore un vrai pluralisme des journaux.

Ce combat conduisit Joseph Rossé et d’autres politiciens autonomistes en prison à plusieurs reprises.

Michel Krempper s’emploie, dans son livre, à démontrer l’injustice que représentaient ces procès.

Le travail de l’historien permet également de rappeler les formes multiples de l’autonomisme en Alsace : idée politique majoritaire dans la région entre les deux guerres, elle n’était pourtant pas uniforme.

Joseph Rossé, comme Jean Keppi et d’autres, représentaient l’aile chrétienne-démocrate qui faisait entre autres du concordat un des piliers de leur combat. Mais l’autonomie était aussi défendue par le Parti Communiste Français qui prônait jusqu’à l’autodétermination du peuple alsacien et son droit à l’indépendance, alors que les chrétiens-démocrates et les radicaux défendaient une autonomie au sein de la République Française.

Le trouble de l’occupation nazie : les Nanziger

Malgré la répression du pouvoir central français, Joseph Rossé fut élu à plusieurs reprises député. La période qui jette un trouble sur le courant autonomiste est incontestablement la période de l’occupation nazie et l’instrumentalisation qui en fut faite après la guerre pour discréditer tout ce qui apparaissait comme régionaliste.

Michel Krempper laisse une grande place à cette période, conscient que c’est celle qui pèse aujourd’hui encore sur le débat autour de l’autonomisme.

Il rappelle fort justement, que l’occupation nazie n’avait rien à voir avec la période prussienne qui avait certes ses défauts mais aussi ses apports positifs. Mais les nazis interdirent tout parti politique y compris autonomiste ainsi que la presse : tous les journaux ont été interdits et seuls trois quotidiens qu’ils contrôlaient avaient droit de parution.

Dans l’ouvrage de Michel Krempper, un éclairage particulièrement important est donné sur les conditions de ce qu’on a appelé le « ralliement » des autonomistes au pouvoir nazi avec la signature d’un texte d’allégeance à Hitler, en 1940, dans l’hôtel Bellevue aux Trois-Epis.

Petit rappel fait par l’auteur : en octobre 1939, les principaux leaders autonomistes sont traduits devant un tribunal à Nancy pour « espionnage au profit de l’ennemi ». Mais devant l’avancée des troupes nazies, les accusés sont trimbalés dans le désordre indescriptible de l’exode, de prisons en prisons. Jusqu’en 1940 où les nazis sont installés et réclament le retour de ces accusés pour en faire un acte politique destiné à amadouer la population alsacienne. Parqués aux Trois-Epis, les accusés sont soumis à des pressions que le livre détaille abondamment, pour qu’il signe un document d’allégeance à Hitler, donc celui-ci se moquera d’ailleurs éperdument

L’  « épuration »

Le procès qui fut fait à Rossé en 1947 est un des moments forts du livre de Michel Krempper : il rappelle que la condamnation que subit Joseph Rossé est soit disproportionnée, soit insuffisante. Ou il est reconnu coupable de collaboration (et cela se termine par la peine de mort comme un autre autonomiste l’a connu, Mourer) ou bien les faits reprochés sont d’une gravité relative et peuvent être dispensé de peine.

Mais Joseph Rossé est condamné à 15 ans de travaux forcés et mourra en prison en 1951. Ses obsèques, dont la presse alsacienne ne parla pas, furent suivis par des milliers d’Alsaciens : ils étaient là pour un des leurs. et qui restera totalement inconnu jusqu’à la Libération.

Certes, on peut avoir un regard critique sur la stratégie des chrétiens-démocrates de « louvoyer » avec l’occupant nazi, mais on ne peut ignorer les tentatives de sauver des victimes potentielles comme l’a fait Joseph Rossé ou la publication par sa maison d’édition Alsatia d’ouvrages interdits par Berlin…

La conclusion de Michel Krempper est limpide : le pouvoir en place à Paris en 1945, ne voulait absolument pas le retour de l’autonomisme dans le débat politique alsacien, il fallait donc dénaturer voire villipender toute le passé à ce sujet : cela concernera la langue (répression de l’alsacien dans les écoles) comme les courants d’idées.

L’outrageuse collaboration des hommes et femmes politiques alsaciens d’après-guerre à cette « francisation » forcenée, ne les grandit pas car elle a conduit les Alsaciens à rejeter leur propre histoire et donc leur mémoire.

Le régionalisme reprend des couleurs dans le siècle de la mondialisation et pas seulement en Alsace. Les errances de certains (minoritaires) partisans  de l’autonomisme durant quelques années tragiques ne peuvent pas justifier qu’on entache l’ensemble du mouvement autonomiste de la même opprobre.

Michel Muller

*Eugène Ricklin est le fils de Georges Ricklin, aubergiste et de Catherine Kayser.

Médecin, il se lance très tôt en politique, comme conseiller municipal (1889) puis maire de Dammerkich (1895). Il est révoqué de ses fonctions de maire en 1902 pour ses prises de positions répétées en faveur de l’autonomie de l’Alsace. Il est néanmoins élu député au Reichstag de 1903 à 1918 et devient président du Landtag d’Alsace-Moselle en 1911.
Pendant la Première Guerre mondiale, il sert comme médecin militaire dans l’armée allemande. En 1918, il est interné en Allemagne, avant de revenir en Alsace en 1920.
Pour de seules raisons politiques, il est radié de l’ordre des médecins le 17 mai 1925.
Président du Heimatbund, il est très actif dans la presse locale et dans l’édition pour la défense de l’Alsace. Humilié et traîné dans les rues de Mulhouse alors qu’il est une personnalité politique alsacienne de premier plan et jeté en prison, il est élu député en avril 1928 alors qu’il est en détention dans l’attente de son procès le 24 mai 1928. Condamné en cour d’assises pour atteinte à la sûreté de l’État à une année de prison et cinq années d’interdiction de territoire. Cette condamnation provoque un tollé. Il est amnistié le 14 juillet 1928 et on trouve tout de même le moyen de le déchoir de son mandat de député le 8 novembre 1928 pour ses soi-disantes activités autonomistes. Il retrouve immédiatement un mandat électoral.