L’accord dans la métallurgie allemande sous la loupe

Les patrons de la métallurgie en Allemagne ont dû capituler : les grèves d’avertissements lancés fin janvier et début février ont coûté environ 200 millions aux entreprises. De quoi revenir à de meilleurs sentiments et de négocier réellement les revendications d’IG Metall. Ces négociations ont eu lieu en Bade-Württemberg qui est ainsi devenu le land « pilote » : comme de coutume, cet accord va être étendu à l’ensemble du pays. Une victoire importante pour le DGB dans ses temps de disettes pour la plupart des organisations syndicales dans les pays développés.

Le 6 février, après d’âpres discussions, un accord a été signé et porte sur les points suivants :

  • Les salariés à temps plein pour désormais décidé de réduire leur temps de travail hebdomadaire à 28 h et revenir plus tard, à leur convenance, à plein temps.
  • Les salariés avec des impératifs particuliers – éducation d’enfants jusqu’à l’âge de 8 ans, garde des parents âgés, travailleurs soumis à des conditions de travail pénibles comme le travail en équipe – seront indemnisés en partie et pourront choisir entre augmentation de salaire ou huit jours de congés supplémentaires.
  • Les employeurs peuvent en contrepartie, demander aux salariés de travailler au-delà des 35 heures conventionelles.
  • Une augmentation de salaire de 4,3% interviendra le 1er avril prochain.

D’intéressantes augmentations salariales

En plus des 4,3% d’augmentation, une prime de 100 euros sera versée aux salariés pour une compensation des mois de janvier à mars, les 4,3% ne s’appliquant qu’à partir du 1er avril.

En 2019, une nouvelle composante va intégrer le salaire : le « complément salarial conventionnel. Il représentera 27,5% du salaire mensuel et sera versé chaque mois de juillet. Certains salariés pourront toutefois faire un choix : au-lieu du complément salarial, ils pourront bénéficier de huit jours de vacance supplémentaires.

Egalement au mois de juillet, chaque salarié dans le Bade-Württemberg touchera une prime fixe de 400 euros annuels. Dans d’autres régions, cette somme pourrait être inférieure car les salaires y sont également plus bas. Mais si l’entreprise est en difficulté, elle peut soit réduire la somme, soit reporter son versement, soit l’annuler tout simplement. Ce sera décidé au niveau des entreprises.

Selon le patronat, tous ces dispositifs correspondent à 7,7% d’augmentation d’ici mars 2020.

Temps de travail : contre le temps partiel imposé

Tous les salariés à temps complet ont le droit de réduire passagèrement leur temps de travail de 35 h à 28 h par semaine pour une durée entre 6 mois et deux ans. De facto, ce temps de travail réduit peut durer plus de deux ans car il est reconductible.

Mais ce dispositif peut être refusé par l’employeur si plus de 10% des salariés d’une entreprise veulent réduire leur temps de travail ou bien si 18% sont déjà à temps partie soit selon les dispositifs de l’accord ou bien sous la forme classique. D’autres refus peuvent intervenir, par exemple si le salarié demandeur détient une qualification clé pour le fonctionnement de l’entreprise.

En contrepartie, les employeurs peuvent augmenter le temps de travail pour les autres salariés de 35 h à 40 h hebdomadaires.

A ce sujet, il faut rappeler qu’historiquement, IG Metall a été le premier en Europe à briser ce qu’il nomme «le dogme des 40 heures». Dès 1982, sous le slogan «Plus de temps pour vivre, aimer et rire», il lance les premières grèves pour les 35 heures. La semaine de 35 heures sera finalement mise en place à l’ouest de l’Allemagne à partir de 1995, cinq ans avant la loi française.

L’accord pilote entre le syndicat de branche IG Metall et le patronat ouvre la voie au concept, inédit, de flexibilité du temps de travail choisi par les salariés. Il ne revient certes pas à réduire la durée légale du temps de travail à 28 heures mais envoie un symbole fort dans le cadre de ce débat.

La possibilité de temps partiel n’est en soi pas nouvelle, elle est déjà depuis longtemps inscrite dans la loi. Mais elle peut être refusée par l’employeur au nom du bon fonctionnement de l’entreprise.

L’Allemagne connaît, comme tous les pays, une augmentation phénoménale de ce qu’on appelle le « travail atypique ». Cela va du temps partie imposé jusqu’à la création de « travailleurs indépendants », conditions de travail largement développé dans la nouvelle économie du numérique. Sous couvert de « liberté pour le travailleur », les employeurs rompent le lien de subordination entre le salarié et l’entreprise, rendant ainsi la situation sociale de plus en plus précaire.

Il faut rappeler qu’IG Metall développe cette exigence de rééquilibrage des pouvoirs au sein de l’entreprise depuis de nombreuses années : ainsi, sur la question des courriers électroniques adressés aux salariés après leur départ du bureau, elle obtenu une première interdiction chez Volkswagen en 2011 déjà.

IG Metall, par cet accord, réussit à briser le sacro-saint pouvoir absolu des employeurs qui conduit à une absence de démocratie dans les entreprises : en permettant aux salariés de choisir leur durée du travail, une petite part de liberté supplémentaire se fait jour sur le lieu de travail. Ce qui fait hurler M. Gattaz, du MEDEF : « Ce modèle n’est pas transposable en France ». La ségrégation de classe n’est pas prête à disparaître pour le patronat français !

Un accord transposable ?

Bien évidemment, les conditions de négociations sociales sont profondément différentes d’un pays européen à l’autre.

L’Allemagne est la première économie européenne dont toutes les composantes s’améliorent : la croissance, les exportations, l’inflation. Le taux de chômage est descendu à 5,4% en janvier et de nombreux secteurs sont confrontés à une pénurie de main d’œuvre. Cette configuration positive permet à IG Metall d’exiger une meilleure répartition des richesses et, contrairement à la France, les fruits de la croissance commencent à être mieux partagés en Allemagne. Il était grand temps, car les mesures Hartz IV du chancelier SPD Schroeder ont créé une masse de travailleurs pauvres qui sont les victimes d’une croissance économique uniquement favorable aux entreprises jusqu’à présent.

Autre atout indéniable que d’autres syndicats européens n’ont pas : avec près de 2,3 millions d’adhérents, IG Metall, qui défend les salariés toutes catégories confondues dans l’industrie, la sidérurgie, l’automobile, l’électronique ou encore le textile, est le plus gros syndicat d’Europe. Il est aussi réputé pour être sur une base plutôt offensive, combattive et n’hésite pas à faire appel aux actions de ses membres pour contraindre le patronat à des concessions. Disposant d’importants moyens financiers, sa caisse de grève lui permet d’indemniser ses adhérents grévistes et donc de mener des actions qui peuvent durer dans le temps.

Intéressant également à l’échelle française : hormis la CGT, tous les autres syndicats ont décidé d’abandonner la revendication de la réduction du temps de travail. Or, pour la CFDT surtout, le DGB représente un modèle et rêve d’instaurer en France un modèle social inspiré de l’Allemagne. Que pense-t-elle d’une revendication identique à celle de l’IG Metall ? Difficile à savoir, car aucun commentaire n’apparaît ni sur le site de la Confédération, ni sur celui de la Fédération des Métaux CFDT.

Il semble bien que la plupart des observateurs syndicaux, même la Confédération européenne du Syndicat considèrent que seule l’Allemagne peut «se permettre» cet accord. Etrange réaction :  car en France, les 40 plus grands groupes côtés à la bourse de Paris ont réalisé plus de 50 milliards d’euros de bénéfices durant le premier semestre 2017. C’est une progression de 23,6% par rapport à l’année précédente. Et toute l’économie bénéficie actuellement de la croissance.

Surtout que la revendication de l’IG Metall relance la question de la réduction du temps de travail pour répondre aux extraordinaires gains de productivité que suscitent les nouvelles technologies du numérique et de la robotisation.

Oui, l’accord allemand et la revendication de l’IG Metall répond bien aux problèmes que rencontrent tous les modèles sociaux bâtis sous l’ère de l’industrie traditionnelle, ce sont donc des données à portée universelle. Puisse le syndicalisme s’en inspirer partout.

Michel Muller

 

 

Le DGB, en mode « lutte »…

Stuttgart était marquée « DGB » en ce samedi 27 janvier 2018. S’y déroulait en effet, la « Bezirkskonferenz du DGB du Bade-Württemberg », en somme le congrès, au niveau du Land, de la puissante centrale syndicale allemande. Fort de 812.000 membres dans le Bade-Württemberg (en progression constante depuis 2011 où il comptait 809.000 adhérents, le DGB compte en 2017, près de 6 millions d’adhérents (5.995.437 exactement) dont les deux plus grosses fédérations sont IG Metall (2.262.661) et Verdi (1.987.336). On estime que toutes les organisations françaises réunies comptent moins de 2 millions d’adhérents.

Une vraie force s’est donc exprimée dans la capitale du Bade-Württemberg avec des débats dominés par la situation dans la métallurgie dont les négociations tarifaires avaient lieu dans la nuit précédent le congrès.

Pendant que les congressistes attendaient le compte rendu des négociations nocturnes entre Gesamtmetall et IG Metall, ils eurent droit à l’intervention de la vice-présidente Elke Hannack dans lequel elle ne développa qu’un seul thème : le soutien aux négociations entre CDU-CSU et SPD pour former une nouvelle grande coalition. Qualifiant le « Sondierungspapier », première mouture d’un accord de gouvernement entre les partis, de « verre à moitié plein », elle prit résolument le contrepied d’une grande partie des membres du SPD opposés à la reconduction d’une coalition.

Membre de la CDU, la syndicaliste du DGB n’a pas vraiment convaincu la salle : applaudissements tièdes et remarques d’un délégué : « Nous ne t’avons pas invité de Berlin pour nous parler de ce sujet ». Incident clos… et Mme Elke Hannack reprit son avion pour rentrer sans attendre la fin du congrès.

Martin Kurzmann : « Nous voulons un verre plein » !

Le président du DGB dans le Land Bade-Württemberg (qui fut réélu triomphalement lors de ce congrès) Martin Kurzmann, a ouvert les débats avec une intervention très offensive. Soutenant les revendications d’IG Metall de 6% d’augmentation des salaires (« Normal, les caisses sont pleines… »), il répondit indirectement à sa vice-présidente nationale en considérant qu’il ne pouvait se contenter d’un verre à moitié plein, « Nous voulons un verre plein ! … Car nous défendons les acquits comme nous voulons de nouvelles conquêtes sociales ». Il se félicita de la progression de 2,5% du PIB dans le BW, « grâce au travailleurs et fonctionnaires ».

Mais il ne manqua pas de dénoncer la situation des salariés qui se dégradent aussi en Allemagne : « La croissance ne bénéficie qu’aux managers…  Pour 40% des salariés, la situation s’est même fortement dégradée. Leur salaire brut réel est plus bas qu’il y a 20 ans… Uniquement un peu plus de la moitié des salariés sont couverts par une convention collective. (Ndlr : en Allemagne, contrairement à la France, les salariés ne sont pas automatiquement couverts par la convention collective. Pour cela, il faut que l’employeur adhère à l’organisation patronale du secteur)…  Le travail à temps partiel s’est développé, surtout pour les femmes qui le subissent plutôt que de le choisir… Beaucoup d’entre elles ont deux ou trois emplois pour vivre… Le travail précaire augmente également dans le si prospère Bade-Württemberg… A présent, près de deux millions de salariés du Land sont soumis à des contrats atypiques : temps partiel, travail intérimaire ou occasionnel…

Martin Kurzmann, comme de nombreux orateurs, ont fait des contrats de travail à durée déterminée successifs sans qu’ils soient subordonnés à l’existence d’une raison objective (sachgrundlosen Befristung von Arbeitsverträgen) le thème principal de la conférence. Exigeant l’abandon de cette mesure (que M. Macron veut généraliser en France par ses ordonnances), le DGB du BW retient quatre axes revendicatifs pour les quatre années à venir : « Un travail meilleur »,  « une meilleure formation », « une vie meilleure » et un « DGB fort ». Les préoccupations principales pour l’avenir sont des emplois stables, une couverture conventionnelle plus importante, plus de cogestion, une formation professionnelle continue pour tous les salariés, une égalité des chances au sein du système de formation, des investissements avec un Etat à la manœuvre ainsi qu’une politique fiscale et sociale plus équitable.

Conclusion de Martin Kurzmann, ovationné par les deux cents participants dans la salle : « Les salariés ne doivent pas s’attendre à des cadeaux. Nous devons ensemble lutter pour obtenir des avancées sociales ».

Roman Zitzelsberger (IG Metall) : 300 entreprises en grève d’avertissement dans le BW !

Milieu de matinée, Roman Zitzelsberger, président de l’IG Metall dans le BW, les traits tirés, vint rendre compte du déroulement des négociations de la nuit. Au petit matin, les patrons ont quitté la table de négociation. Roman refuse de voir cela comme une fin des discussions tarifaires mais comme une suspension : pour ramener les entreprises à de meilleurs sentiments, il annonce que le syndicat va appeler à des centaines de grèves d’avertissement.

On ne sait pas toujours, en France,  comment se déroulent ces négociations chez nos voisins. Les accords conventionnels sont rediscutés régulièrement, en général tous les deux ou quatre ans. Mais les négociations ne se mènent pas dans tous les Länder en même temps : cette année, c’est le land du Bade-Württemberg qui est le premier à entrer en discussion. Cela tombe bien pour le syndicat, c’est un des « Land » où se concentrent les plus grands groupes métallurgiques, comme les industries automobiles. Sans que cela soit automatique dans les textes, dans les faits il s’avère que le résultat des négociations dans le BW vont s’imposer peu ou prou à l’échelle fédérale. D’où l’importance de ces grèves d’avertissement soutenus par le DGB à l’échelle nationale.

Roman Zitzelsberger le dit sans ambage : « Ces grèves d’avertissements ont pour but de ramener les employeurs à la table de négociation. Si la prochaine rencontre se solde par un échec, nous entrerons dans une lutte totale ». Après avoir tenté de poursuivre le syndicat pour « grèves illégales », le patronat a mesuré que cette attitude allait le mener dans une impasse. D’où l’accord intervenu quelques jours après, on peut estimer que le succès éclatant des grèves d’avertissement y est pour quelque chose.

Un DGB du BW ouvert vers les autres

Deux exemples que j’ai découverts durant ce congrès : le DGB du Land est très impliqué dans la politique d’intégration des réfugiés en participant à la LAG Flüchtlingsarbeit ( Landesarbeitsgemeinschaft soit une Commission de travail du Land pour le soutien aux réfugiés). En compagnie d’associations et de divers mouvements, cette commission aide les réfugiés à l’intégration par la formation générale et professionnelle.

Une autre activité internationale d’envergure : « Les quatre moteurs pour l’Europe ». Avec la région Rhône-Alpes françaises, la Lombardie, la Catalunya (Catalogne), le DGB du BW a créé une alliance entre des régions qui n’ont pas de frontière commune, mais elles sont des centres économiques importants parmi les plus aisés d’Europe. L’objectif : faire entrer le social dans la politique européenne par des actions concrètes et des réflexions communes sur la finalité de l’Union européenne.

Très actif dans la coopération transfrontalière, entre autres dans les Comités syndicaux interrégionaux. A noter que, pour la Sud Alsace, le DBG de Fribourg est très actif dans le Comité syndical interrégional avec les syndicats suisses et français, surtout sur la situation des travailleurs frontaliers.

Ce congrès a été une occasion de vérifier que le syndicalisme allemand est très actif et représente une force considérable : la réflexion qui traverse actuellement le DGB à propos du « syndicalisme 4.0 », en clair comment adapter le syndicalisme peut-il relever le défi des conditions sociales précaires que veut imposer l’économie du numérique. Une question fondamentale qui ne se pose pas qu’en Allemagne : mais le reste de l’Europe syndicale se met-elle au diapason du DGB ?

Michel Muller

 

Et l’efficacité, bordel !

André Barnoin, Dédé pour les intimes, nous envoie chaque semaine son humeur accompagné de ses savoureuses caricatures. Nouvelle livraison de cette semaine…

Je suis toujours épaté par les gens efficaces. Je veux dire ceux qui ont fait de l’efficacité leur métier, et qui ont dans leur musette la solution à tous nos problèmes. Généralement, ils se manifestent à intervalles réguliers, au moment où il s’agit de renouveler les occupants des fauteuils d’où ils vont continuer de résoudre les maux qui nous accablent.

Prenons par exemple, le problème des gens qui dorment dans la rue. Vous me direz : tout le monde ne dort pas dans la rue. En effet, il y a aussi ceux qui dorment dans des placards suintants d’humidité baptisés “appartements” pour faire croire que ce sont des lieux dignes d’abriter les représentants de l’espèce humaine, hommes, femmes et enfants compris.

Vous me direz encore : il y a d’autres petits désagréments dans cette société postmoderne, que celle des SDF. Il y a aussi celles et ceux qui travaillent comme des bêtes pour trois euros six centimes et qui tremblent à l’idée de perdre leur merveilleux boulot. Et qui, si ça se trouve dorment dans des placards ou pire dans leur voiture, ou pire du pire sur une bouche de chaleur du métro, si un efficace n’a pas eu l’idée géniale de faire voter  un mobilier urbain anti-cafards pour empêcher celui-là de ne pas mourir de froid. Certes, ça ne date pas d’aujourd’hui et on a connu pire dans le passé, et ailleurs pas loin sur la Terre ce n’est pas mieux.

Bon, nous voila rassurés : les efficaces sont passées par là, ils ont résolu le problème en nous faisant penser à autre chose. La communication, ça s’appelle. Le Foot, les Jeux Olympiques, le Tour de France, l’Enterrement du Rocker, le Baptême du Panda par la Première Dame et l’Anniversaire de Jupiter, selon les saisons et les circonstances. Si ce n’est pas de l’efficacité, ça !

Il y a peu, en 2008 pour être précis, quelques joueurs de casino ont mis tout le système économique mondial en danger par souci d’efficacité : ils voulaient que les riches qui ruissellent sur les pauvres ruissellent encore plus en inventant des usines à gaz de plus en plus efficaces pour que l’argent rentre de plus en plus vite dans les coffres où il s’accumule en attendant qu’il ruisselle. Quand ? Ca c’est une autre paire de manches, ça ruissellera quand ça sera le moment, et ce n’est pas encore le moment.

Pendant quelques jours, les pauvres diables que nous sommes, avons cru que c’en était fait de l’efficacité ambiante: les joueurs imprudents avaient fait des bêtises, et ils allaient payer leur cuistrerie algorithmique à la vitesse de la lumière. C’est la devise de l’efficace : prise de risque, responsabilité, éthique, courage devant l’adversité, tout ça. La culture de l’excuse n’a plus cours, place à la culture de l’efficacité.

Eh bien, nous avons vu : en une nuit, les pauvres banquiers en grand danger de banqueroute frauduleuse ont trouvé 1000 milliards d’Euros pour sauver la Planète. Avec un héroïsme sans exemple dans l’Histoire, ils les ont trouvés là où un jour auparavant il n’y avait que des caisses vides.  Comment ont-ils fait ? Ont-ils creusé à mains nues le sol de leurs banques et déterré le trésor des Templiers, des Nazis et des Incas tout ensemble ?

En tout cas, ils nous ont apporté la preuve incontestable de leur efficacité. Ils nous ont démontré que quand il faut promouvoir de grandes causes, on peut compter sur eux, surtout quand c’est leur survie qui est en jeu, et qu’en l’espace d’une nuit ils sont capables de faire surgir une montagne d’argent là où il n’y avait que ruine et désolation la veille.

Depuis ce temps, les choses ont repris leur train-train: les contribuables  doivent aux banquiers l’argent sorti on ne sait d’où qu’ils ont prêté aux Etats appelés à la rescousse pour réparer leur étourderie, et les pauvres continuent de dormir dans la rue, et les migrants sont invités à cesser de respirer et se fondre dans le paysage pour aider les efficaces à résoudre les problèmes de politique internationale.

Comme quoi, il faut toujours faire confiance aux efficaces: Non seulement ils savent ce qui est important pour eux, et ils s’en occupent très efficacement, rassurez-vous, mais en plus eux seuls savent ce qui est important pour nous, et les gens qui dorment sur les trottoirs ou passent pied nus les frontières dans la neige, ne sont pas des sujets de conversation pour des citoyens bien élevés. Et s’ils persistent à vouloir causer de ce qui fâche, les tribunaux ne sont pas faits pour les chiens. L’efficacité, toujours…

Mais ne vous faites pas de souci : l’efficace en chef a pris la brassée de problèmes à bras le corps et va tout réduire en poudre en moins de temps qu’il n’en faut pour boucler un quinquennat : Le travail, le fonctionnariat, le réchauffement climatique, l’instruction, l’information, la fiscalité, la santé, la retraite, les prisons, le chômage, le bénévolat, le logement, la pauvreté, le sénat, la chambre des députés, ce n’est plus Jupiter, c’est Hercule qui a pris le relais, et qui va efficacement et durablement tout faire passer par la case pognon : D’abord, on arrose là où il y a une inondation, et on attend que ça déborde là où il y a sécheresse : on ne fait pas plus efficace, en effet !

Parfois, je me demande quand même s’ils ne nous prendraient pas un peu pour des imbéciles, ces monstres d’efficacité…Le problème, c’est que nous avons tellement pris l’habitude de croire tout ce qu’ils nous racontent, que pour rien au monde nous ne voudrions passer pour des  malpolis !

Alors soyons patients : Monsieur Gattaz nous l’a demandé avec insistance, et nous n’allons quand même pas lui faire de la peine, à cet homme si efficace qui a combattu le chômage à coup de pin’s, et ce n’est quand même pas de sa faute si vous n’avez pas su occuper les emplois qu’il n’a pas créés en échange de la très efficace aide de l’Etat qu’il a reçue !

Les dessins de DD

Journaliste rebelle

Debout les élus de l’Alsace!

Ne pas confondre!

Présidente bénévole

Revendication légitime

 

Les bulles de Cécile!

Cécile Germain, fan de bandes dessinées, nous fait part de ses coups de coeur et coups de tête. Voici un florilège de ces lectures récentes… Album à trouver dans toutes les bonnes librairies…

Johnson m’a tué

Louis Theillier est employé chez Johnson-Mathey, une entreprise de fabrication de pots d’échappement. Un jour, en allant au travail, tout semble différent. En effet, lorsque le directeur de l’usine les réunit, le couperet tombe : le site va fermer au profit d’une ouverture en Macédoine. Sidérés, les uns et les autres vont devoir réfléchir à la conduite à tenir face à une grosse entreprise qui réalise des bénéfices mais qui en cherche toujours plus, mettant à sac des vies entières.

Louis Theillier a réalisé cette bande-dessinée au fur et à mesure des évolutions de la situation. Malgré l’immédiateté du propos, il en profite tout de même pour prendre du recul, notamment lors des échanges avec les collègues, et met en avant des réflexions bienvenues sur la schizophrénie de la société moderne. Comment ne pas frissonner en lisant la réaction du directeur, au courant depuis des mois mais qui n’a pas manifesté car « J’aurais eu l’air de quoi ? ». Comment ne pas s’insurger face aux négociations du plan social complètement cyniques ? Pas de héros, pas de bonnes fées dans cet ouvrage, mais un point de vue lucide et désabusé sur la réalité de milliers de personnes qui perdent leur emploi chaque année au nom de la course au profit. Louis Theillier a voulu porter leurs voix d’une manière différente et nous offre un ouvrage authentique, à mettre dans toutes les mains !

Plogoff

Un couple décide de donner vie en BD au combat de Plogoff, petit village breton qui se voit imposé la construction d’une centrale nucléaire sur leur territoire. De 1973 à 1981 (date d’arrêt du projet), les auteurs nous racontent une histoire des luttes pour l’écologie et surtout, pour la démocratie. En lutte contre un pouvoir central autoritaire et violent, les habitant.e.s de Plogoff se durcissent et s’organisent avec des soutiens dans toute la France. Étrangement, ce récit se fait l’écho de nos luttes actuelles, notamment de celle de Notre-Dame-des-Landes. Alors que le gouvernement semble avoir renoncé sur le sujet pour des raisons officielles de démocratie, c’est avant tout grâce à la résistance des locaux et à l’enjeu national qu’est devenu la construction de cet aéroport que le pouvoir a été obligé de reculer. Les auteurs nous dévoilent aussi une France militarisée, dans laquelle la force légitime de la police sert à faire taire les contradicteurs. On pourrait penser que la situation a évolué mais ce serait oublié la mort de Rémi Fraisse, les poursuites judiciaires sur les militant.e.s de l’environnement ou des droits de l’homme et la répression lors des manifestations. Face aux violences policières et à l’impunité de l’état, cette BD rappelle que c’est sur la durée et en restant ferme qu’on remporte des combats. Un joli pied de nez à toutes celles et ceux qui se soumettent avec cynisme aux injonctions de l’état.
A Stocamine contre l’enfouissement irréversible des déchets, dans la vallée de la Bruche contre le GCO, à Fessenheim pour la fermeture de la centrale nucléaire, à Bure contre la poubelle radioactive et dans bien des villages soumis à des petits projets inutiles et destructeurs, c’est par l’information, l’organisation et la résistance que nous pouvons espérer un jour remporter ces combats.

Au pays des purs

Sarah Caron, photo-reporter pour de grands magazines internationaux, nous fait découvrir le Pakistan comme on ne l’a jamais vu. Prise pour cible par une foule en colère suite à l’assassinat de Benazir Buttho, celle qui aurait pu devenir la première femme présidente du Pakistan, Sarah retrace sa découverte du « Pays des purs » entre anecdotes et réflexions géo-politiques. Au fil de ses rencontres, la reporter dresse un portrait riche et complexe du pays, nous offrant même une petite romance entre deux coups de feux ! On appréciera particulièrement le dessin élégant d’Hubert Maury et les photos de Sarah au début de l’album.

La légende du Changeling – 5 tomes

Angleterre, époque victorienne. L’industrialisation du pays bat son plein et chaque jour la terre engouffre son lot d’hommes et de femmes. Dans une famille paysanne de Cornouailles, un bébé est enlevé par les fées qui rendent à la mère, en remplacement, l’un de leurs enfants. Le petit Scrubby grandi entouré par la nature, élevé par son père, sa sœur et un vieil homme qui habite au cœur des forêts et qui raconte à Scrubby l’histoire du « petit peuple ». Un jour, le propriétaire des terres décède et la famille doit quitter son petit coin de paradis pour tenter sa chance en ville. Au milieu de la violence, de la misère et d’un monde minéral bien éloigné de la nature qu’il côtoyait jusqu’alors, Scrubby va accomplir sa destinée.
Sous couvert d’une bande-dessinée fantastique pour enfant, Pierre Dubois trouve l’occasion de rapprocher deux thèmes écologistes importants : la lutte des classes avec des mouvements ouvriers réprimés dans le sang, la cruauté et l’impunité des personnes aisées tout comme la misère issue de l’industrialisation d’une part et le rapport de l’homme à la nature comme soutien à son épanouissement d’autre part.
Aidée par un dessin chaleureux et agréable, cette bande dessinée permet de transmettre aux plus jeunes une petite connaissance de la culture et l’histoire ouvrière encore trop souvent mise de côté dans les manuels scolaires. Le côté fantastique apporte une touche de poésie à l’ensemble et ravira petits et grands !

Cher pays de notre enfance

Benoît Collombat, grand reporter au journal « Le Monde », signe avec cette BD un documentaire saisissant des années de plomb de la Vème république. Le titre, un brin nostalgique, nous renvoit à une image apaisée de l’époque du « c’était mieux avant » alors que l’image, la photo présidentielle du général De Gaulle éclaboussée de sang, interpelle les Français.es désireux.ses de mieux connaître leur histoire.
Pour les personnes qui n’ont pas vécu cette époque ou qui n’y ont vu que ce que les médias de l’état voulaient bien en montrer, cet ouvrage soulève les secrets d’état honteux de notre beau pays.
Avec Etienne Davodeau et Benoît Collombat, plongez dans les magouilles de l’état au travers de nombreux scandales. Assassinat du juge Renaud, meurtre du ministre Roger Boulin, exactions du SAC (service d’action civique, un genre de milice à la solde des gaullistes)… la liste des pratiques honteuses de la droite française est longue et violente. Les liens avec la Françafrique et le personnage de Jacques Foccart apparaissent comme une porte ouverte sur un monde tout aussi obscur et malodorant (que vous pouvez appréhender grâce à l’excellent documentaire «
Alors qu’on assiste à une sorte de bienveillance à l’égard du général de Gaulle, repris par de nombreux candidats à la présidentielle, on peut se poser la question de l’enseignement de l’histoire dans notre pays et de la fascination nauséabonde pour des hommes forts.
« Cher pays de notre enfance » est un ouvrage incontournable pour comprendre une page de notre histoire qui, aujourd’hui encore, est loin d’être complètement tournée.